Chapitre deux.

2.

 

Tandis que je regarde les maisons défiler à travers la vitre, j’ai droit au cortège de questions habituelles :

– Tu as pris ton portable ?

– Oui.

– Ton bronchodilatateur ?

– Il est dans mon sac, comme toujours.

– Tes vitamines pour le goûter ?

C’est souvent à partir de la troisième question que je commence à perdre patience. Je ne réponds pas. Tout en fixant la route devant moi, je guette du coin de l’œil le moment où ma mère tournera la tête vers moi pour obtenir une réponse, et alors je me contenterai de hocher la tête.

– Jérôme n’est pas malade, j’espère ? me demande-t-elle ensuite.

– Bah, il a juste attrapé le virus Ebola.

Elle esquisse un sourire pincé.

– Très drôle. Non, je suis sérieuse : personne n’est malade dans sa famille ?

– Rassure-toi, ils se portent tous comme un charme.

– Vous allez faire quoi ?

– Jouer à la console. Et après, ce sera au feeling : écouter du son, mater des vidéos sur le net…

– Et faire vos devoirs, peut-être ?

Je lève les yeux au ciel.

– Si on a le temps.

– Eh bien, il va falloir que vous le trouviez le temps ! Dois-je te rappeler la dernière note que tu as eue en maths ?

– C’était sur les nombres complexes, et j’y pige rien à ces nombres à moitié réels et à moitié imaginaires. Ils portent bien leurs noms, ceux-là !

– Ben voyons, tu n’auras qu’à faire de l’humour sur ta copie au bac. Comme ça, tu seras bon pour le repasser l’an prochain.

Voyant que je joue la carte de l’indifférence, elle poursuit :

– Je compte sur toi pour motiver Jérôme à t’expliquer, vu qu’il est bon en maths.

Je tente une esquive :

– Après, si je m’en sors bien en philo, en histoire-géo et en langues, ça devrait suffire.

– Oui, mais les maths c’est quand même coefficient 4. Ce n’est pas négligeable. Tu n’as pas intérêt à perdre trop de points non plus.

Elle prend sa voix persuasive :

– Allez, tu me promets que tu vas le faire ?

Je sais que je n’ai pas d’autre choix que de céder, car elle ne lâchera rien. Et au final, peu importe comment, elle finira par gagner. Comme à chaque fois.

– D’accord.

Elle laisse passer un court silence. Que je savoure, parce que je sais que ce n’est qu’un répit avant le prochain assaut verbal. Qui ne tarde d’ailleurs pas à survenir :

– Ses parents sont là ?

– Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne connais pas leur emploi du temps.

– Ce serait mieux s’il y avait un adulte avec vous.

Pour éviter qu’elle enclenche la machine à stress et aussi pour qu’elle me lâche la grappe, je lui réponds ce qu’elle veut entendre, quitte à inventer un bobard :

– Logiquement, il devrait y avoir sa mère puisqu’elle était du matin.

– C’est son père qui l’a amené à l’école ce matin ?

– C’est ça.

– Bon, ça va alors… Tu sais que je t’aime ?

Je ne peux m’empêcher de soupirer bruyamment, même si j’ai conscience qu’aujourd’hui je ne devrais pas. Mais je n’y peux rien, je ne le contrôle pas. Manifester ma lassitude est devenu un réflexe qui, avec le temps, s’est gravé dans mon comportement.

Maintenant qu’elle est rassurée sur à peu près tout, je peux enfin mettre mes écouteurs sur les oreilles et me réfugier dans la musique.

*

Dès que la voiture est immobilisée le long du trottoir, je pousse la portière passager. Et soudain, comme par magie, son intonation devient infiniment douce :

– Allez mon chéri, passe un bon après-midi. Je reviens te chercher à 17h.

Elle me tend sa joue pour que j’y dépose un bisou, puis m’en fait un à son tour, débordant d’amour. Le bisou d’une mère à son fils.

Contrairement à mes habitudes, je me risque à croiser son regard, en faisant tout pour dissimuler mes émotions. Ne pas éveiller en elle l’ombre d’un soupçon sur ce que je trame en secret. Pas maintenant, alors que je touche au but. Depuis des mois, je fais en sorte qu’elle ne se doute de rien, ce serait trop bête de tout gâcher pour une petite faiblesse.

Je sors de la Clio.

En refermant la portière, je lui adresse un dernier regard furtif pour photographier son visage et le garder en mémoire. Car à cet instant précis, je ne sais pas quand est-ce que je vais la revoir. Ni même si je vais la revoir un jour…

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