La satisfaction que l’on tire de la vengeance ne dure qu’un moment, celle que nous donne la clémence est éternelle.
 
Henri IV
 
 
 
 
Celui qui s’applique à la vengeance garde fraîches ses blessures.
 
Francis Bacon
 
 
 
 
 

Prologue

 
 
17 Novembre 2010,
quelque part dans l’état de New York,
5h du matin
 
 
Jason Baxter se réveilla avec l’impression que ses paupières étaient cousues à ses rétines. En position allongée, sur le dos. Et avec un sacré mal de crâne.
Il souleva légèrement sa tête et déplaça son bras gauche, qui semblait peser trois fois son poids habituel, pour venir tâter l’arrière de son crâne, où sévissait une douleur aigüe.
Une bosse.
Avec difficulté, il décolla ses paupières de plomb et tenta de sonder son environnement.
Autour de lui, rien.
Que du noir… Et le silence.
Le néant absolu.
Où suis-je ? se demanda-t-il quand son cerveau eut émergé des abysses de l’inconscient.
Il n’en avait pas l’ombre d’une idée. Mais il espérait bien qu’en s’accoutumant à la luminosité ambiante, ses pupilles arriveraient à percer les ténèbres dans lesquelles il était plongé. Inquiétantes.
Il descendit la main jusqu’à sa nuque : jamais il ne l’avait sentie aussi raide. Une barre d’acier. La preuve palpable que son organisme se trouvait dans un sale état.
Les secondes s’égrenèrent, et ses sens finirent par capter un premier indice sur l’atmosphère hermétique qui l’enveloppait : le fond de l’air était humide et très frais. La température devait avoisiner les dix degrés Celsius. Pourtant, aucun frisson ne parcourait le corps de Jason, trop engourdi pour cela. Insensible. Cristallisé par le froid.
Il posa l’autre main sur le sol. Rugueux. Au relief irrégulier. En étirant son bras, il ne tarda pas à toucher une paroi verticale, lisse et homogène, qui suintait du liquide. Le contraste entre les deux textures était très marqué.
Il porta le bout de ses doigts humectés à ses lèvres.
De l’eau. Une grotte !… Je suis dans une grotte ! comprit-il.
De l’autre côté, derrière lui et au-dessus de lui : encore des parois. Très proches, comme pour limiter ses faits et gestes à leur plus simple expression. Le confiner dans un espace réduit. Une sorte de tombeau. Un tombeau naturel, creusé patiemment au fil des millénaires par des infiltrations d’eau persévérantes.
Pris de panique, il roula sur le côté afin de se mettre à plat ventre, une position plus confortable pour ramper, plus clémente envers ses abdominaux. Après quoi, il employa toutes ses forces à se déplacer, en marche arrière, vers la seule direction possible.
Il frotta ainsi son corps contre le sol sur environ un mètre, sans être arrêté par un quelconque obstacle.
Ses doigts rencontrèrent une pierre, et une idée lui vint. Il s’en saisit et la jeta dans la direction à sonder. Pas de choc brut. Juste les ricochets sourds de la pierre sur le sol, une dizaine de mètres plus loin, indiquant que la voie n’était pas fermée de ce côté-là. C’est comme si j’étais dans un tunnel très étroit… Mais qu’est-ce que je fous ici ?
Il eut beau remuer la mélasse de ses pensées, rien ne remonta à la surface. Pas le moindre souvenir qui puisse le mettre sur la voie. Seule certitude : il n’avait pas atterri ici seul. Quelqu’un l’y avait forcément amené.
Qui m’a enfermé ici ?… Et pourquoi ?… Qu’ai-je donc pu faire pour pousser quelqu’un à en arriver là ?
Les questions tourbillonnaient dans sa tête, mais leurs échos s’échouaient sur les récifs de l’ignorance. Aucune réponse à l’horizon.
Soudain, un bruit effleura les canaux de son oreille interne. A peine perceptible.
Un bruissement lointain, diffus.
Qui ne plut pas à Jason, lui inspirant mauvais augure.
Intrigué, il continua à ramper, toujours à reculons.
Encore et encore.
Sa peau s’écorchait sous les frottements âpres avec le sol râpeux.
Alors qu’il était proche de l’épuisement, le tunnel finit enfin par s’élargir. Audessus de lui uniquement. Pas sur les côtés.
Mais c’était déjà ça. De quoi allumer une lueur d’espoir. Lui donner assez d’énergie pour se relever.
Il entreprit alors d’ériger son corps.
Mouvement difficile. Ses jambes, ankylosées, lui semblaient être en coton. Tellement fragiles.
Au prix de nombreux efforts, il parvint à se mettre debout, et il eut l’impression de se trouver à bord d’une chaloupe à la dérive, en proie à une effroyable tempête. Pour ne pas sombrer, il fut obligé de s’amarrer en offrant les paumes de ses mains aux murs qui se dressaient à ses côtés, l’enclavant comme dans un étau.
Retrouvant peu à peu son équilibre, il ne décela aucune prise sur les parois. Impossible donc de les escalader. La seule issue était de continuer d’avancer dans la même direction.
Il marcha lentement, avec peine. Pas après pas, en s’aidant précieusement de ses bras pour soutenir le poids de son corps.
Ses jambes lui paraissaient envahies de fourmis follement excitées qui piétinaient sa chair.
A mesure qu’il avançait, le bruissement timide gagnait en intensité, s’étoffait.
De même que l’inquiétude de Jason.
Jusqu’à ce qu’il comprenne, enfin, la nature des sons qui lui parvenaient.
En un éclair, son sang se glaça dans ses veines.
Respiration coupée.
Puis vint l’emballement cardiaque, inévitable.
Un séisme nerveux ébranla tout son être. Le peu de sang-froid qu’il restait à Jason l’abandonna d’un coup, le livrant en pâture à un état d’angoisse paroxystique.
– Non, pas ça ! … Pitié, sortez-moi de là ! Qui que vous soyez, je vous en supplie : tout mais pas ça ! hurla-t-il à travers l’obscurité froide.
 
 

1.

 
 
14 Novembre 2010,
11h24
 
 
Un soleil pâle déversait des rayons anémiques sur les montagnes de la chaîne Catskill, qui avaient depuis peu perdu leur parure estivale. L’automne était passé par là, posant sa signature colorée sur les feuillages des arbres.
Comme tous les dimanches, Gregory Miller se rendait chez ses parents, résidant à Saugerties, pour y déjeuner et y passer l’après-midi. Agé de trente-deux ans, Miller, célibataire endurci, travaillait au FBI, dans la section criminelle. Un bon élément, aux dires de ses collègues et de ses supérieurs. Taille moyenne, dos en « V » et biceps rembourrés : les contours de son corps semblaient avoir été façonnés par un tailleur de pierre, jusqu’à son crâne rasé, poli comme un galet. L’image du galet le caractérisait d’ailleurs plutôt bien : il se révélait dur envers quiconque l’était avec lui et agréable si on caressait sa personnalité.
La Chevrolet Spark bleue de Miller roulait paisiblement sur une route tortueuse bordée de chênes, quand il aperçut une moto jaillissant hors des arbres, à environ une cinquantaine de mètres devant lui.
Une grosse cylindrée. Rouge.
L’engin était sur le point d’arriver au bout d’un petit chemin de montagne. Le motard jeta un regard à droite puis à gauche, et vit la Chevrolet arriver. Aussitôt, il accéléra pour rejoindre la route goudronnée, dispersant derrière lui un nuage de poussière.
Surpris par une telle réaction, Miller dut faire appel à ses réflexes, heureusement très vifs, pour écraser la pédale de frein. Alors, la Spark pila net, juste assez pour éviter la collision.
La masse rouge traversa furtivement le champ visuel de Gregory, et la Chevrolet finit par s’immobiliser, dans un crissement de pneus tonitruant. Il s’en est fallu de peu ! fulmina Miller. Qu’est-ce qui lui a pris à cet abruti de me couper le passage ?
Il scruta le rétroviseur intérieur de sa voiture : la moto s’éloignait à vive allure. Elle disparut en l’espace de quelques secondes.
L’attitude de ce gars ne me paraît pas très nette, songea spontanément Miller.
De par sa profession, il savait bien qu’on ne doit pas accuser quelqu’un sur la base de son seul comportement. Cependant, guidé par son flair, il décida d’aventurer sa voiture sur le petit chemin de terre que le deux-roues avait emprunté.
Il parcourut plusieurs kilomètres, durant lesquels il pouvait deviner les gémissements des pneus de la Spark. Ce chemin difficile d’accès, parsemé de blocs pierreux plus ou moins gros, leur en faisait baver.
Ah, enfin !
L’issue se profilait. Au loin, le chemin cahoteux débouchait sur un espace déboisé. Impatient d’en finir, Miller appuya sur l’accélérateur.
La nuée d’arbres s’effaça, dévoilant une vaste clairière qui accueillait une grande maison en bois.
Une maison qui… était en train de brûler !
 
*
 
Le premier réflexe de Gregory fut d’empoigner son téléphone portable pour contacter les pompiers. Pendant le délai requis pour établir la connexion téléphonique, il fouilla du regard les abords de la demeure et aperçut un 4×4 noir, garé devant ce qui ressemblait à une remise. J’espère que personne n’est pris dans les flammes, craignit-il.
– Centre d’appel des pompiers de New York, j’écoute.
– Ici l’agent Miller, du FBI. J’appelle pour signaler qu’une maison est en train de brûler dans une forêt, à environ dix kilomètres direction sud-ouest de la ville, en passant par la route…
– Vous êtes sur les lieux ? coupa le standardiste.
– Oui.
– Dans ce cas, on va localiser l’endroit grâce à votre téléphone.
– Faites vite, il y a peut-être quelqu’un dans la maison.
– Je lance le processus immédiatement. Restez en ligne…
Son smartphone collé à l’oreille, Gregory tenta de gravir l’escalier en bois qui menait à la grande terrasse, mais les flammes, vives et menaçantes, l’empêchèrent d’aller jusqu’au bout, le contraignant à attendre, impuissant, l’arrivée des pompiers. Sans pouvoir déterminer si quelqu’un se trouvait en proie à ce brasier qui recrachait dans l’air une fumée noirâtre et crasseuse.
Dès qu’il fut autorisé à raccrocher, il contacta le poste de police central de la région pour lancer un message d’alerte à toutes les patrouilles de police circulant dans le coin. Car il fallait à tout prix retrouver le mystérieux motard qui avait, à l’évidence, provoqué cet incendie.
Trois quarts d’heure plus tard, la cavalerie pointa le bout de sa lance. Bondissant hors de leur camion, les chasseurs de flammes s’affairèrent à maîtriser l’incendie qui, grâce à l’absence de vent, ne s’était pas encore propagé à travers la forêt environnante.
 
*
 
Voilà, la bête était terrassée. Inerte, elle poussait ses derniers soupirs incandescents. Peu à peu, le voile de fumée grisâtre qui masquait l’habitat se dissipa, et Miller put constater l’ampleur des dégâts : il ne restait plus rien de la baraque, sa charpente avait brûlé intégralement.
Malgré la fatigue, les soldats du feu rangèrent leur matériel sans prendre le temps de se reposer. Au cas où on aurait besoin d’eux ailleurs, le matériel devait être prêt. Il ne resterait plus que le ravitaillement en liquide pyrocide, et une nouvelle aventure héroïque serait en mesure de débuter.
Pendant que ses subordonnés remballaient le matériel, le chef d’équipe se dirigea vers Miller :
– Vous n’avez pas entendu de cris provenant de la maison ? questionna-t-il.
– Non.
– Je vais procéder à une rapide inspection des décombres.
Grâce à sa combinaison protectrice, le pompier pouvait fouler le cadavre charbonneux de l’habitation, encore très chaud.
Une poignée de minutes s’écoulèrent, et le chef d’équipe réapparut à la vue de Gregory, s’extrayant du nuage diffus de fumée qui planait encore au-dessus des résidus carbonisés.
– Il m’a semblé repérer des ossements humains, indiqua-t-il à Gregory.
– Ça confirme ce que je craignais…
Pendant que les pompiers étaient affairés à éteindre l’incendie, Miller s’était renseigné sur l’identité du propriétaire du 4×4 Cherokee noir garé devant la remise. Le véhicule appartenait à un dénommé Tom Larchin. A l’évidence, c’était lui qui avait péri dans les flammes.
Etant donné qu’il y avait au moins un mort, une enquête criminelle devait être ouverte, pour déterminer les causes du décès. Comme il s’agissait du secteur de Gregory, il allait légitimement prendre les rênes de cette affaire avec l’aide de son équipier, Carlos Garcia, un américain d’origine mexicaine âgé de quarante-trois ans et possédant un abdomen bien garni, à l’inverse de son crâne. Les deux hommes n’étaient pas seulement collègues de boulot, ils étaient amis. Unis par une entente solide qui n’avait jamais connu de fausse note. Le résultat de sept années d’une collaboration intime. A tel point que Gregory voyait en Carlos le grand frère qu’il n’avait jamais eu.
 
 
 
 

2.

 
13h36
 
 
Garcia ouvrit la porte du bureau des deux agents fédéraux d’un geste énergique, qui trahissait son mécontentement.
– Il y a des jours où j’adore le boulot que je fais, mais aujourd’hui c’est franchement pas le cas ! ronchonna-t-il.
Miller leva la tête vers lui :
– Qu’est-ce qui t’arrive ?
– Cet après-midi, on avait prévu d’aller au zoo avec Amanda et les enfants. Un mois qu’on l’avait planifié !
– Mince… Désolé.
– Ne t’excuse pas, tu n’y es pour rien. Peut-être qu’un jour le monde sera plus pacifique, et alors je pourrais profiter de mon dimanche en famille.
– Tu espères encore ? Moi, avec le temps, j’ai abandonné ce vieux rêve illusoire.
– Bon, tu me fais un topo de la situation ?
– Une maison nichée dans une montagne a brûlé. Pour l’instant, un seul cadavre a été découvert. Il n’a pas encore été formellement identifié, mais cet endroit retiré est la résidence secondaire d’un certain Tom Larchin. Il va s’y ressourcer tous les week-ends et aussi pendant ses vacances. Il y a donc fort à parier que c’est lui qui est décédé, d’autant que personne dans son entourage ne sait où il se trouve. Point important : j’ai croisé le présumé pyromane, il s’enfuyait du lieu du drame en moto. Le problème, c’est que je n’ai pas vu son visage. J’ai tout juste eu le temps de voir qu’il portait une combinaison noire.
– Tu as contacté les techniciens en scène d’incendie ?
– Ils sont sur la scène pour analyser les résidus, en vue de déterminer la cause de l’incendie.
– Ce qui nous permettra de savoir s’il est d’origine criminelle ou non, mais qui ne nous sera d’aucune utilité pour expliquer le pourquoi du comment.
Miller opina du chef.
– Si c’est vraiment l’homme à la moto qui a mis le feu, on doit absolument retrouver sa trace. Ce qui m’inquiète, c’est que le temps défile et que les flics réquisitionnés n’ont toujours pas mis la main dessus…
Gregory secoua la tête, en signe d’incompréhension.
– J’ai pourtant fait en sorte que tous les axes routiers qui convergent vers la maison de Larchin soient contrôlés. J’ai aussi fait passer le message aux postes de police de la région de surveiller s’ils n’apercevaient pas dans leur commune une grosse moto rouge conduite par un homme en combinaison noire. Et j’ai même lancé un appel à témoins… Bon sang, ça ne devrait pas passer inaperçu un tel bolide !
– Il n’a pas pu s’évaporer dans la nature. Ça fait combien de temps que tu l’as croisé ?
Miller consulta sa montre.
– Un peu plus de deux heures.
– Par prudence, il vaudrait mieux élargir la zone de recherche, tu ne crois pas ?
– Tu as raison, on va l’étendre à tous les comtés environnants.
Au moment où Gregory empoigna le téléphone posé sur son bureau, son portable se manifesta :
– Allô, ici Rob Kerman, lieutenant de police dans la commune de Kingston. Pourrais-je parler à l’agent Miller ?
– C’est moi-même.
– Je vous appelle pour vous signaler que la moto que vous recherchiez vient d’être retrouvée.
– Ah, enfin !
– Par contre, on n’a pas mis la main sur le conducteur, il n’y avait que la moto. Il a dû l’abandonner.
– Et où se trouve-t-elle ?
A environ dix kilomètres de la maison qui a pris feu, dans un ravin. C’est un promeneur qui l’a trouvée, il y a un quart d’heure.
– Ok. Pourriez-vous me dire de quel modèle il s’agit et me donner sa plaque d’immatriculation ? …
Après avoir raccroché, Gregory dit à Carlos :
– Notre homme s’est débarrassé de la moto pas très loin du lieu du drame. De deux choses l’une : soit il avait préparé son coup et a préféré ne pas prendre le chemin rocailleux avec sa voiture pour ne pas laisser de traces.
– Soit il n’a pas eu le choix et a été contraint de se séparer de sa bécane, compléta Carlos.
– Il a peut-être remarqué la présence de policiers dans le secteur.
– Possible.
La moto en question était une onze cents centimètres cube, de la marque Ducati. A partir de la plaque d’immatriculation, les deux enquêteurs eurent directement accès à l’identité et à l’adresse de son propriétaire, un certain Richard Clayton, propriétaire et gérant d’une boutique de vêtements dans le quartier de Fresh Meadows.
 
*
 
L’ouverture de la porte bleue vitrée en aluminium dévoila un homme dont les cheveux avaient des reflets argentés.
– Bonjour, nous sommes du FBI et nous voudrions parler à Richard Clayton, lança Miller.
– Vous l’avez en face de vous. C’est à propos de la moto, je suppose ?
Les deux enquêteurs se regardèrent, médusés.
– Euh, c’est exact, enchaîna Gregory. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ? interrogea-t-il habilement, afin de voir quelle stratégie de défense allait adopter le présumé coupable.
– Vous me posez une étrange question, monsieur le policier. Je pensais justement que ce serait vous qui auriez des choses à me dire. Moi, je n’ai rien de plus à vous dire que ce que j’ai mentionné hier soir au poste de police pour déclarer le vol.
Une lueur de compréhension éclaira le visage de Gregory.
– On vous a volé votre moto ?
– Oui… Attendez, je ne comprends pas très bien : ce n’est pas pour ça que vous êtes là ?
– En quelque sorte, répondit Gregory, bien décidé à rester évasif. Quand cela s’est-il produit ?
– Hier, dans la journée. Je ne peux pas vous dire à quelle heure le voleur s’est introduit chez moi, puisque j’étais sur mon lieu de travail. Le fait est que le matin, quand je suis parti, ma moto était dans le garage, et le soir, quand je suis revenu, la porte de mon garage était fracturée et ma Ducati ne s’y trouvait plus.
Miller se frotta le menton.
– Vous l’aviez depuis longtemps ?
– Un an et demi.
– Vous aviez souscrit une assurance contre le vol ?
– Bien sûr, je suis quelqu’un de prudent. Avez-vous idée du prix que coûte un bijou pareil ?
– Je vous avouerai que non.
– C’est une Ducati 1098 R, version Bayliss. Une édition limitée à 500 exemplaires dans le monde, qui est la plus fidèle réplique de la bécane championne du monde Superbike de 2008, précisa Clayton avec une fierté ostensible. Elle vaut la bagatelle de quarante-cinq mille dollars.
Garcia ne put retenir une moue d’indifférence, qui ne plut visiblement pas à Clayton.
– Pourriez-vous nous dire où vous étiez aujourd’hui, entre 11h et 13h ? enchaîna Miller.
– Chez mes parents. La visite dominicale habituelle.
Gregory jeta un regard en coin à son équipier, qui ne put réprimer un petit sourire taquin.
– Dernière question : connaissez-vous un dénommé Tom Larchin ?
– Pas du tout.
– Nous n’allons pas vous déranger plus longtemps. Je vous demande juste de vous tenir à notre disposition et de ne pas quitter la ville de New York jusqu’à nouvel ordre.
– Excusez mon étonnement, mais je ne cerne pas l’objet de votre venue. Suis- je soupçonné de quelque chose ?
– A priori, non. Mais il faut que vous sachiez que votre moto a probablement été utilisée pour commettre un homicide.
– Vraiment ? fit Clayton, semblant tomber des nues.
– Oui. Vous comprenez donc que cela vous met dans une position délicate.
Dans la voiture de Carlos, une Ford Fiesta grise familiale, Gregory demanda à son partenaire :
– Tu l’as trouvé sincère ?
– Assez, mais tu sais aussi bien que moi que certains coupables ont l’art de cacher leur jeu. Il aurait très bien pu organiser le coup en sachant que l’assurance rembourserait la perte de son précieux deux-roues. D’autant plus que son alibi n’est pas très solide.
– Ouais, on a déjà vu des parents mentir pour couvrir leur rejeton.
– On enchaîne par quoi ?
– Interroger l’entourage de Larchin me paraît pas mal pour commencer.
A l’unanimité, tous les membres de la sphère relationnelle de Tom Larchin ne tarirent pas d’éloges à son égard, le décrivant comme un être droit et gentil, apprécié de tout le monde. Aucun n’osa envisager que quelqu’un aurait pu vouloir porter atteinte à sa vie.
 
*
 
La nuit était tombée à présent, recouvrant New York d’un immense voile noir qui semblait en lévitation au-dessus des innombrables sources de lumière de la ville.
– Vu qu’on va passer la nuit à éplucher la vie de Larchin, je vais lancer une cafetière, préconisa Carlos.
– Tu n’as qu’à rentrer chez toi, je vais m’en occuper. Ça ne sert à rien qu’on reste ici à deux.
– Pas question ! On va s’y mettre tous les deux.
– Moi, je n’ai personne qui m’attend à la maison, tandis que toi…
Comme souvent, Gregory parvint à convaincre Carlos de regagner son cocon familial, argumentant que le jour où il aurait la chance d’en avoir un, l’heure serait venue de lui renvoyer l’ascenseur.
 
*
 
Après plus de six heures de recherches intensives, les yeux de Miller étaient proches de l’agonie, et il ne put résister à la tentation de s’assoupir un moment…
Alors que sa tête reposait sur le bureau et que ses yeux étaient fermés à double tour, il se réveilla en sursaut, le front luisant de sueur, suite à un cauchemar.
Toujours le même.
Qui ne le lâchait pas, depuis plusieurs années maintenant.
Encore si traumatisant, même après tout ce temps.
Jamais il ne pourrait oublier ce qui s’était passé ce soir-là.
Cette tragédie qui avait anéanti son être tout entier…
 
 

3.

 
 
15 Novembre,
Siège du FBI de New York
 
 
Pour Miller, la nuit fut longue et riche en caféine. Après le cauchemar, il ne s’était pas rendormi et avait planché sur ses investigations, avec obstination. Il s’était pour cela servi du logiciel VICAP, mais sans succès. Rien n’était ressorti concernant un pyromane en moto. Et puis, lorsque le soleil avait commencé à dérouler son rideau de lumière dans le ciel new-yorkais, une piste avait fait son apparition.
Sous les coups de 8h, Carlos débarqua :
– Alors Carlito, bien dormi ?
– Oh que oui ! répondit celui-ci avec une face réjouie. En plus, c’est moi qui ai préparé le petit-déjeuner des enfants ce matin et qui les ai amenés à l’école. Ça m’a permis de rattraper le coup par rapport à hier. Si tu avais vu le sourire qui illuminait la bouille d’Alejandro pendant tout le trajet en voiture !
– Il a besoin de voir son père, à son âge.
– Et son parrain aussi. A ce propos, tu viens manger à la maison ce soir ?
– Je suis venu trois fois la semaine dernière. A force, je vais être obligé de te verser une pension alimentaire. 
– Ça fait tellement plaisir aux enfants. Et puis, tant que tu es célibataire, ça ne dérange personne. 
Gregory adorait les enfants de Carlos. Il les gâtait énormément à chaque fois qu’il les voyait, les considérant comme ses propres enfants. Car il n’avait pas encore connu la joie d’être père. Trois ans auparavant, il en avait pourtant eu le désir, mais un évènement tragique avait saboté son projet de procréation. Repenser à ce douloureux souvenir avait terni son regard, ce qui n’échappa pas à son équipier.
– Au fait, j’ai oublié de te le dire hier, mais Steven et son équipe de hockey ont gagné samedi, enchaîna tout de suite Carlos. Du coup, ils se retrouvent premiers au classement. Et tu ne sais pas la meilleure ? D’après son entraîneur, il aurait tapé dans l’œil d’un des dirigeants du centre de formation des Rangers.
– L’équipe numéro un du classement pro de la NHL ! Excusez du peu, fit Gregory, retrouvant le sourire. C’est génial ! Je te l’ai toujours dit : Steven a suffisamment de talent pour envisager une carrière professionnelle.
– Tu sais bien que moi, ça m’enchanterait. Mais c’est par rapport à Amanda que j’appréhende. Tu la connais, à chaque match elle a le ventre noué à l’idée qu’il finisse à l’hôpital. Et plus ça va, plus ça empire. Si un jour il joue en NHL, j’ai peur qu’elle frise l’arrêt cardiaque à chaque rencontre.
– Ne t’en fais pas, ça s’arrangera avec le temps. Là, c’est normal, c’est encore son petit trésor à elle. Mais dès qu’il entrera dans l’adolescence, qu’il la dépassera de trois têtes et qu’il se mettra à courir après les filles, elle sera bien obligée de se faire une raison et d’admettre que ce n’est plus un enfant.
– Que Dieu t’entende. Bon et toi alors, pas trop fatigué ? Tu devrais aller dormir un peu, je vais prendre le relais.
– Non, c’est bon. J’étais un peu cassé tout à l’heure, mais ça va mieux depuis que j’ai découvert qu’il y a six mois Larchin a acheté un tableau lors d’une vente aux enchères. Et tiens-toi bien : cette toile est estimée à un million deux cent mille dollars !
Garcia fit une bouche en cul-de-poule.
– Tout de même, autant d’argent, c’est exagéré pour ce que c’est. Je ne comprendrais jamais les gens qui dépensent des sommes aussi folles pour acheter une simple toile gribouillée de peinture.
– Je te rassure, moi non plus.
– En tout cas, je vois que tu as bien avancé.
– Et ce n’est pas tout. Un coup de fil passé à l’un des fils de Larchin m’a appris que le tableau en question, intitulé « La Vénus de Venise », était conservé dans un coffre-fort entreposé justement dans la maison qui a brûlé. J’ai contacté les techniciens en scène de crime et ils m’ont informé que le coffre-fort ignifuge était ouvert avant le départ de l’incendie. Par ailleurs, ils n’ont relevé aucune trace du tableau. Il y a donc tout lieu de penser que cette toile a été volée.
– Conclusion : on tient le mobile de notre motard.
– J’ai eu aussi le temps de vérifier la comptabilité de la boutique de Clayton. Ses affaires sont florissantes, il n’est absolument pas dans le besoin. De plus, ce n’est pas un passionné d’art. Et un voisin a effectivement vu sa moto samedi après-midi quitter la rue du quartier aux alentours de 15h, heure à laquelle Clayton était dans sa boutique, entouré de plusieurs employés. On peut donc l’écarter de la liste des suspects.
– Sachant que notre liste n’en comptait qu’un, on se retrouve sans suspect.
– Il y a quand même un détail qui me chiffonne : pourquoi tuer Larchin ? Non seulement c’était inutile, mais en plus ça augmente considérablement les risques pour le voleur. Entre un simple vol et un homicide, il y a une sacrée différence au niveau des peines encourues.
– Peut-être que le voleur n’avait pas l’intention de tuer Larchin et qu’il voulait juste mettre le feu à la baraque pour être sûr de ne pas laisser de traces génétiques de son passage. Mais que les choses ne se sont pas passées comme il l’avait prévu.
– Ce n’est pas clair, ça ne colle pas. En général, ceux qui volent des toiles de grande valeur sont des professionnels, jamais ils ne commettraient une telle bévue.
– On aurait donc affaire à un amateur.
– Un amateur bien informé alors, puisqu’il savait que Larchin détenait ce tableau dans sa résidence secondaire.
– Un collectionneur ?
– On va recenser toutes les personnes que Larchin a pu rencontrer lors de ventes aux enchères, d’expositions dans les galeries, de visites dans les musées…
Les deux enquêteurs consacrèrent leur journée à ratisser le champ relationnel que Larchin s’était cultivé à travers sa passion pour les toiles de collection.
En début de soirée, Carlos, qui voyait bien que Gregory tombait de fatigue, proposa :
– On a bien bossé aujourd’hui, on a un tas de personnes à contacter pour demain. Je propose un retour à la casa, qu’en dis-tu ? Amanda a préparé des Tacos pour ce soir.
– Allez, on poursuivra demain.
 
*
 
Arrivé à son domicile, Miller investit directement son lit, sans prendre de douche, ni même manger. Pour une fois, pas besoin de l’aide d’un petit cachet pour s’endormir, son état de fatigue avancée fut suffisant pour le propulser dans les bras de Morphée …
 
Ce soir-là, le ciel vomissait des trombes d’eau, si bien qu’on aurait dit qu’il crachait ses tripes. La pluie cognait violemment sur le pare-brise de la Corvet et la chaussée était glissante, tapissée de flaques d’eau. Des conditions de circulation très dangereuses.
Mais hors de question de laisser refroidir la dinde de Thanksgiving préparée par la mère de Tiffany Winston, il fallait impérativement la manger chaude. Et sans la faire réchauffer, sous peine d’en altérer la saveur. Ce plat traditionnel était un joyau culinaire que toute la famille Winston attendait avec impatience, le dernier jeudi du mois de Novembre de chaque année.
Gregory n’entendait plus que les encouragements de Tiffany à appuyer sur le champignon. Les incitations à la vitesse de son épouse couvraient même le bruit de l’eau qui s’abattait avec fracas sur l’automobile.
Soudain, un arbre se rompit et vint s’écraser sur le bord de la route.
Gregory donna un coup de volant pour éviter l’obstacle, en même temps qu’il enfonçait la pédale de frein. Deux boules de feu surgirent alors de derrière la montagne, éblouissant Miller.
Un bruit fracassant éclata à ses oreilles, et la Corvet dérapa. Un dérapage incontrôlable qui fit plonger le véhicule dans le ravin, profond d’une vingtaine de mètres.
Débuta un enchaînement de tonneaux, sous les cris terrifiés de Tiffany. Une dizaine, au total.
Impuissant, Gregory vit défiler un tas d’images dans sa tête. Des visions de bonheur intense. Tous les moments importants qui avaient jalonné sa vie. Et il eut peur. Peur que tout s’arrête, d’un coup, brutalement. Que la fin de l’histoire survienne trop tôt…
Quand le véhicule s’immobilisa, que tout autour de lui s’était arrêté de tanguer, il rouvrit les yeux. Respira un grand coup, se toucha la tête, le ventre, les bras.
Il était vivant ! Oui, bien vivant, à l’intérieur de cet amas de tôle broyée, dont toutes les vitres avaient volé en éclats. Quel miracle !
Immédiatement, il tourna la tête sur sa droite et aperçut le visage défoncé de Tiffany, ruisselant d’un mélange d’eau et de sang, comme si une rivière pourpre coulait sur ses joues.
Tiffany, l’amour de sa vie. Son épouse, son âme sœur, sa complice de tous les instants. La personne qui comptait le plus pour lui. La future mère de ses enfants.
Qui avait cessé de hurler.
Et de respirer…
 
L’horloge en acajou du salon indiquait 5h16. Gregory savait qu’il ne parviendrait pas à se rendormir. Après un cauchemar, c’était peine perdue. Trop tard aussi pour absorber un somnifère.
Il alla dans la cuisine pour se préparer une tisane qu’il siroterait devant la télé en attendant 7h30, heure à laquelle il décollait généralement pour aller bosser.
 
 

4.

 
 
16 Novembre,
Locaux du FBI de New York
 
 
Installés sur les chaises rotatives accouplées à leurs bureaux, Miller et Garcia contactèrent toutes les personnes qu’ils avaient recensées la veille. Problème : elles avaient toutes un alibi solide pour dimanche matin.
En fin de matinée, le médecin légiste informa les deux enquêteurs que la victime avait été identifiée par le biais de son empreinte dentaire. Il s’agissait bien de Tom Larchin.
Alors que les deux aiguilles de sa montre se chevauchaient dans l’alignement de son majeur, Gregory reçut un courrier électronique contenant les principaux résultats du rapport des techniciens en scène de crime. Les analyses des résidus carbonisés avaient révélé la présence d’hydrocarbures. Ce qui confirmait bien que l’incendie était d’origine criminelle. Mais malheureusement, toutes les empreintes ADN relevées sur la Ducati appartenaient à Clayton.
– Le voleur du tableau a manifestement été très précautionneux, en déduisit Miller. Je sens que cette affaire ne va pas être simple à résoudre…
Un grondement de tonnerre, provenant de l’estomac de Carlos, ponctua sa phrase.
– Si on allait chercher l’inspiration au resto du coin de la rue ? proposa Garcia.
– Ok, allons ravitailler ton pauvre estomac.
 
*
 
De retour de leur pause-repas, Gregory s’attela à faire le café, tandis que Carlos s’asseyait lourdement sur sa chaise, l’estomac bourré par les deux assiettes de spaghettis à la bolognaise fraîchement englouties, pour effectuer sa lecture quotidienne du New York Times.
Une tasse dans chaque main, Miller avançait vers son équipier. Soudain, une vague de stupéfaction déferla sur la figure de Garcia, qui afficha des yeux écarquillés et une bouche béante.
– Qu’est-ce qui t’arrive Carlito ? Tu as vu la photo d’une femme à poil ou quoi ?
– Lis cet article, tu ne vas pas en croire tes yeux !
Miller s’empara du journal que Carlos lui tendait et pointa ses deux prunelles cendrées à l’endroit où l’index de son équipier épousait le papier :
 
 
« Anthony Hilton est décédé hier aux alentours de 11h du matin, chez lui, à l’âge de soixante-sept ans, alors qu’il regardait la télévision. Selon le médecin légiste qui a pratiqué l’autopsie, il a été victime d’une crise cardiaque… Cette mort naturelle revêt un caractère pour le moins intriguant, dans la mesure où un tableau intitulé la «Vénus de Venise » était disposé à côté du corps de Hilton. La famille de la victime s’interroge : comment cette toile, qui a été authentifiée par un expert, a-t-elle pu atterrir chez lui ? Le mystère reste entier. Pour le percer, la famille de la victime lance un appel à propriétaire, afin que celui-ci vienne d’une part récupérer son bien, et d’autre part leur expliquer comment son tableau, d’une valeur dépassant le million de dollars, s’est retrouvé chez le malheureux défunt qui n’était pas du tout intéressé par ce genre d’objet d’art… »
 
Ça alors ! lâcha Gregory, abasourdi.
 
 

5.

 
 
L’étonnement assiégeait les pensées des deux enquêteurs. Désirant en savoir plus sur les circonstances de la mort de Hilton, Miller joignit le médecin légiste en charge de l’autopsie. Son diagnostic fut catégorique : l’organisme de la victime ne contenait pas de trace d’une quelconque substance toxique, et son corps pas la moindre marque de violence. Sa mort était le seul résultat d’une crise cardiaque subite et naturelle, sans facteur déclencheur externe. Ce qui n’avait en somme rien d’étonnant, puisque le défunt était sujet à de graves problèmes cardiaques.
– Hilton serait donc notre pyromane ? suggéra Garcia.
– On va vite le savoir.
Plus d’une cinquantaine de personnes pouvaient confirmer avoir été aux côtés d’Anthony Hilton durant tout le week-end, étant donné qu’il était parti en excursion groupée, dans un endroit localisé à plus de trois cents kilomètres de New York.
– Ce n’est pas lui qui a mis le feu à la résidence secondaire de Larchin, mais ça ne veut pas dire qu’il est hors du coup, considéra Miller. Il a peut-être engagé quelqu’un pour voler le tableau à sa place.
– Le problème, c’est que d’après l’article, il n’aimait pas particulièrement les tableaux.
– Il l’a peut-être fait pour l’argent et comptait le revendre à quelqu’un.
– Manque de pot pour cette personne, Hilton a cané avant. Ce serait une sacrée ironie du sort si c’était le cas.
– Pour l’instant, on ne peut émettre que des hypothèses. Je vais contacter les techniciens en scène de crime en charge du dossier pour qu’ils me fassent parvenir les résultats des prélèvements effectués au domicile de Hilton, histoire de voir s’il y a des traces ADN intéressantes.
Malheureusement pour les deux enquêteurs, les résultats ADN ne furent pas concluants.
– Si on résume, on n’a que deux éléments : un motard introuvable et un tableau volé qui a atterri on ne sait comment chez un septuagénaire décédé d’une crise cardiaque… C’est maigre ! maugréa Miller.
– C’est comme si on avait pénétré dans une sorte de labyrinthe et qu’on s’enfonçait à l’intérieur un peu plus à chaque nouvelle découverte, dit Carlos qui se complaisait souvent à imaginer des métaphores, parfois tirées par les cheveux, mais que Gregory appréciait néanmoins pour leur vertu divertissante.
– Et je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me dit qu’on n’est pas au bout de nos surprises…
La sonnerie stridente du téléphone couché sur le bureau de Gregory résonna entre les murs, comme pour ponctuer son pressentiment :
– Allô, monsieur Miller ?
– C’est moi-même.
Bonjour, je m’appelle Dave Renton et je bosse à la crim, dans le secteur de Brownsville. Je vous contacte parce que d’après VICAP, il ressort que vous vous intéressez à la mort de Anthony Hilton, survenue hier.
– En effet, le tableau qui a été retrouvé chez lui s’avère être l’élément central dans l’affaire d’homicide présumé que je traite actuellement.
– Vous voulez parler de « La Vénus de Venise », qui est apparue chez Hilton comme par enchantement ?
– C’est ça.
– Eh bien, figurez-vous qu’il pourrait être aussi un élément clé dans l’enquête qu’on vient de me confier.
– Comment ça ?
– Ce matin, un gars qui s’appelait José Salvator est mort en chutant de la fenêtre de son appartement, situé au douzième étage d’un gratte-ciel. Les policiers missionnés pour constater le décès ont d’abord pensé à un accident, voire un suicide, bien que d’après son entourage il n’avait aucune raison de mettre fin à ses jours. Mais en inspectant les lieux, ils ont découvert une inscription troublante, écrite avec de la peinture rouge sur le miroir de la salle de bains. Une inscription qui désigne formellement Anthony Hilton.
– Vous voulez dire que son nom a été écrit sur le miroir ?
– Tout à fait. Et ce n’est pas l’écriture de la victime. Par conséquent, il me paraît légitime d’envisager l’hypothèse d’un meurtre.
– Quelqu’un l’aurait poussé dans le vide ?
– Oui, et je suis persuadé que ce meurtre a un rapport avec le tableau volé chez Larchin. En fait, selon moi, cette toile est le dénominateur commun qui relie les décès de Larchin, Hilton et Salvator.
– Je vous rappelle que jusqu’à preuve du contraire, Hilton est décédé d’une mort naturelle.
– Certes, mais les morts de ces trois hommes ont en commun d’avoir toutes eu lieu vers 11 h du matin. Par ailleurs, je ne sais pas si vous êtes au courant, mais il est tout à fait possible de provoquer une crise cardiaque qui ait l’air naturelle.
– Ah bon ? Je l’ignorais.
– Moi aussi, jusqu’à ce qu’un chercheur travaillant à la DARPA[1] m’apprenne que c’est effectivement possible. Le tout, sans laisser de traces biochimiques.
Un silence s’installa, que Gregory finit par rompre :
– On va vous faire parvenir tout ce qu’on a sur Larchin et Hilton, décida-t-il.
– Nickel. Quant à moi, je vous transmets tout ce dont je dispose sur l’enquête liée à l’assassinat de Salvator.
– Le premier qui trouve quelque chose contacte l’autre ?
– Entendu. Bon courage.
Miller reposa le combiné, perplexe. Cette troisième mort étrange souleva une floppée de questions qui se mirent à tournoyer dans sa tête. Pourquoi quelqu’un aurait-il voulu tuer Salvator ? Quel intérêt d’écrire le nom de Hilton sur la scène de crime ? Y avait-il réellement un lien avec « La Vénus de Venise » ? …
 

[1] Defense Advanced Research Projects Agency : agence du département de la Défense des Etats-Unis charge de la recherché et du développement des nouvelles technologies destinées à un usage militaire.

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