La Chaîne des Possibles

 

Voici la première nouvelle du livre.

 


L’espoir d’un paradis est déjà le paradis.
Kahlil Gibran.
 
 

Lourde peine

 
 
 
5h23.
J’ouvre les yeux, mon sommeil a atteint ses limites.
Une journée de plus qui commence. Une journée de plus à tirer, à attendre, impuissant, que le temps passe.
Allongé sur ce matelas inhospitalier, je scrute le plafond, dans la solitude la plus tenace.
Pour ne pas changer, la partie proéminente de mon appareil reproducteur est au branle-bas de combat, droit comme un « i ». C’est la conséquence inévitable d’une frustration pesante, causée par la mise en jachère forcée de ma libido, mais qui ne représente toutefois que la partie immergée de l’iceberg correspondant à mon mal-être. S’il n’y avait que ça, me dis-je.
Las de rester allongé, je roule sur le côté pour finir en position assise. Comme tous les matins, je jette un œil aux quatre coins de cette pièce, qui baigne dans une obscurité empreinte de désespoir. Plus les jours défilent, moins je le supporte cet espace clos, à la décoration austère.
Accrochées aux murs, des photos. Des tas de photos, représentant toutes une seule et même personne : Noémie, la femme de ma vie, en train de poser avec sensualité, de boire un café, d’écrire une carte postale, de caresser ses cheveux, de froncer les sourcils, de sourire…
Pourquoi en ai-je apposé autant ? Assurément dans le but de garder un contact permanent avec elle. Contact qui, même s’il ne reste que visuel, abstrait, immatériel, est primordial pour moi. Il m’aide à tenir.
Derrière les quatre murs qui m’entourent, pas un bruit.
Le silence, imperturbable, intransigeant, cynique, moralisateur. Propice à la réflexion personnelle et à la remise en question.
D’un pas résigné, je m’approche de la fenêtre pour regarder à l’extérieur.
Pas un chat.
Aucune agitation, aucun mouvement.
L’immobilisme total.
Le ciel nocturne est maussade, il n’héberge aucune étoile. Vision peu attrayante, en phase avec mon état d’esprit. 
Mécaniquement, je rejoins le petit espace où j’effectue mes ablutions quotidiennes, sans grande conviction. Juste parce qu’il faut le faire. Non pas pour moi, mais pour les autres, les personnes que je croise durant la journée. Même si je ne prête guère attention à elles, j’ai l’impression que la réciproque n’est pas vraie. Par respect, donc, je me dois d’arborer une apparence potable, une façade pas trop mal ravalée. Suffisamment, en tout cas, pour tromper les regards extérieurs, afin de masquer le désarroi, la détresse, la tristesse, le malheur qui me rongent à l’intérieur. Pour conserver un simulacre de dignité, aussi. Du moins, je crois.
Au moment où mes yeux reçoivent la lumière réfléchie par le miroir, toujours la même réaction : j’ai du mal à me reconnaître. Je me demande où est passé celui que j’ai été, quelques années auparavant. Qu’est-il devenu ? Est-il parti temporairement ou définitivement ? Reviendra-t-il un jour ? Si oui, quand ?
Comme à chaque fois, je m’aperçois rapidement que je n’obtiendrai aucune réponse, et je me dirige alors, abattu et désemparé, vers le poste de télévision, histoire de rompre ce silence oppressant. De m’occuper l’esprit, de penser à autre chose. Ou plutôt, de ne pas penser du tout.
La télévision, c’est la seule compagnie que j’arrive à supporter sans éprouver de gêne, sans avoir l’impression d’être jugé ou observé. La neutralité parfaite. Exactement ce dont j’ai besoin. Les personnes qui s’y expriment sont diverses et variées, de même que leurs propos, mais ce qui me plaît surtout, c’est qu’à aucun moment je ne suis le centre d’intérêt. Celui que l’on montre du doigt. Comme si aucune d’entre elles ne savait que j’existe. Sans compter bien sûr que regarder la télé me fait rêver, me transporte dans des contrées fictives, loin de ma triste réalité.
Prisonnier de cette vie monotone, prévisible et sans surprise, chaque jour qui se termine me paraît identique au précédent. La nourriture reste insipide, mes activités stériles et répétitives, mes perspectives d’avenir sinistres et pessimistes…
Lorsque je suis trop affaibli d’arpenter ce labyrinthe psychologique glauque et sinistre dans lequel je suis enfermé, je pense à Noémie, le rayon de soleil de ma vie.
Le seul.
Aussitôt, une lueur flamboyante éclaire mon chemin et m’aide à y voir plus clair, à trouver la force de vivre pour, un jour je l’espère, atteindre le bout de ce tunnel infernal.
 
*
 
Noémie, c’est l’amour de ma vie.
Elle est si douce, si gentille, si belle, si généreuse…
Bien sûr, comme tout être humain normalement constitué sur le plan psychologique, elle a des défauts. Mais ceux-ci s’accouplent parfaitement avec mes qualités, de telle sorte que l’on constitue une combinaison de deux personnalités qui s’équilibrent et se suffisent à elles-mêmes.
On s’est rencontrés au lycée, à l’âge de seize ans, et dès lors on a décidé de ne plus se quitter.
On a vécu tellement de choses ensemble : le baccalauréat, le permis de conduire, les vacances en bord de mer, les périodes d’examen et de stress, des décès familiaux, des séances de cinéma calés au fond de la salle, à l’abri des regards, à s’embrasser fougueusement et plus encore…
On a une multitude de passions communes, comme par exemple un goût très prononcé pour la peinture, et plus particulièrement les tableaux relevant du surréalisme. Je ne saurais vous dire le nombre d’heures qu’on a passées ensemble, affairés à tenter de décrypter des toiles de peintres surréalistes tels que Salvador Dali, André Breton ou René Magritte. Des moments de communion spirituelle, qui ont souvent donné lieu à de sacrés délires partagés, où on était sur la même longueur d’onde. Décalés de la réalité, mais si bien en phase l’un avec l’autre.
Au bout d’un an, on a fait se rencontrer nos parents, et il s’est avéré qu’ils se sont merveilleusement bien entendus, dès le départ. A tel point que l’on forme quasiment, tous ensemble, une seule et même famille.
A cette période, notre union ne connaissait aucun bémol. Même nos vies professionnelles, pourtant très éloignées l’une de l’autre, n’avaient pas entaché notre relation osmotique.
Si je dis que nos métiers auraient pu instaurer une distance entre nous, c’est parce qu’ils appartiennent à deux mondes différents.
Pour ma part, n’ayant pas du tout envie de me lancer dans des études universitaires, j’ai commencé à travailler dès mon bac en poche. J’ai trouvé une place de cariste dans une usine d’une enseigne très connue, spécialisée dans les boîtes de conserve. Une société qui réalise chaque année près d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires.
Noémie, elle, a suivi des études supérieures, pendant huit ans. Pour devenir expert-comptable. Et directement après avoir obtenu son diplôme, elle a dégoté un poste, par le fruit du hasard, au sein de la même société que moi. Ce qui nous a conforté dans l’idée que nos destins étaient inexorablement entremêlés.
Bien que travaillant pour la même firme agroalimentaire, on évoluait dans deux univers professionnels qui ne se côtoient pas. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi. De mon point de vue personnel, une entreprise devrait être une grande famille, où tous les employés devraient exercer leur rôle, main dans la main. Car sans la main d’œuvre, point de produit manufacturé ni de stockage organisé, et donc point de vente et de chiffre d’affaires, ce qui signifie tout bonnement l’arrêt de mort de la société. Et vice-versa.
Pourquoi alors y a-t-il autant de distance entre les ouvriers et les cadres qui la composent ? La réponse se cache certainement dans les méandres de la bêtise humaine.
En tout cas, Noémie et moi, on ne faisait aucune distinction. C’était un peu notre fierté à nous, que de réunir sous notre toit ces deux mondes qui s’ignorent complètement.
Bien entendu, parfois, je ne pouvais m’empêcher de lui faire part du sentiment d’infériorité que je ressentais, étant donné que je ramenais moins d’argent qu’elle à notre foyer, et aussi que j’avais moins de responsabilités. Mais Noémie me reprenait sur-le-champ, m’assurant que mon métier était tout autant difficile et utile que le sien. Que la rémunération ne reflète pas la vraie valeur du travail. Et elle me disait aussi que j’étais quelqu’un d’honnête et bon, ce qui n’est généralement pas le cas de ceux qui occupent des postes de haut rang dans l’univers de l’économie et de la finance. Une qualité humaine très importante à ses yeux. Beaucoup plus que n’importe quelle valeur marchande.
Ainsi, en dépit de nos divergences professionnelles, on a su rester soudés.
Liés par des sentiments d’une solidité à toute épreuve.
Rien n’avait réussi à se mettre entre nous, pas même les coups durs que la vie vous inflige en guise de rançon, comme une sorte de « taxe existentielle » dont vous devez vous acquitter en retour de tout le bonheur reçu.
Jusqu’à ce drame…
 
*
 
La sentence du procès, qui a martelé mes pensées pendant longtemps, résonne encore dans mon crâne.
Coupable.
Voilà le mot qui m’a plongé dans les abîmes de la détresse, marquant la fin de ce que j’ai coutume d’appeler : « la première partie de ma vie ».
Prononcé par un homme qui représente évidemment l’appareil judiciaire de mon pays mais que, à cet instant, je n’ai pu m’empêcher de comparer à Satan. L’incarnation du Mal.
Un seul mot et tout se désorganise, se déstructure, se désagrège. D’un coup, brutalement.
Au cours de la période de détention préventive, j’avais espéré que des circonstances atténuantes allégeraient la sanction. Malheureusement, cet espoir fut condamné à rester cloîtré à jamais dans les décombres de mon âme en ruine.
Pure inanité d’un optimisme illusoire.
Pas un jour, une minute ne s’écoule sans que je me demande comment cette tragédie a pu se produire. Pourquoi ça nous est arrivé ? Pourquoi se retrouve-t-on dans cette situation qui n’offre aucune échappatoire, aucune évasion possible ? A-t-on fait quelque chose de mal durant notre vie ?
Dans mon for intérieur, je sais que je suis coupable. Même si Noémie ne cesse de me répéter que ce n’est pas de ma faute, que je n’y suis pour rien, je sais bien que c’est l’amour qui parle, l’émotionnel, l’irrationnel.
En fait, depuis que ce verdict a percuté mes tympans, le sentiment insoutenable de culpabilité coule dans mes veines, pèse sur mes os, meurtrit ma conscience.
Certes, l’erreur est humaine, dit-on.
Tout comme, l’amour rend aveugle.
Il est vrai qu’il n’est pas difficile de faire croire à la personne qui partage votre vie que tout va bien et que vos soucis extraconjugaux sont sans importance, précisément quand tout va pour le mieux dans le couple. L’autre est tellement aveuglé par le bonheur qui règne au sein de l’union conjugale qu’il ne peut pas soupçonner que, sous la surface apparemment calme, se cachent des eaux mortellement troubles.
Le problème, c’est que passé un certain stade d’accablement, l’être humain n’est plus capable de se contenir. La raison n’est plus assez forte pour empêcher de succomber à ses pulsions. Surtout si on est de nature réservée et qu’on garde tout pour soi, sans extérioriser les souffrances qui nous tenaillent intérieurement.
Lorsque la saturation est atteinte, le moindre désagrément, aussi infime soit-il, est alors susceptible de provoquer une explosion nerveuse, irrépressible et incontrôlable. A l’image d’une cocotte-minute remplie de gaz sous haute pression dont on ouvrirait subitement le clapet.
Mon tort, il n’est pas dans l’impuissance à avoir empêché qu’un acte inévitable de détresse se produise. Non, car une fois que le seuil de saturation psychologique est atteint, il est déjà trop tard. Mon erreur, c’est d’avoir manqué de clairvoyance et de maturité. De n’avoir pas su prévenir le développement du déséquilibre mental qui a conduit à générer cette tragédie. Je n’avais pas conscience que les mots sont guérisseurs de maux.
Avec le recul, je sais à présent que le seul moyen d’éviter ce drame aurait été de susciter un dialogue qui aurait certainement débouché sur une aide psychologique. Et de ne pas croire, tel un adolescent naïf, que l’amour suffit au bonheur. Non, la vie est beaucoup trop complexe pour s’en sortir avec de simples sentiments, tout autant profonds qu’ils sont.
Si j’avais fait de réels efforts pour initier la communication, cela m’aurait permis de détecter la bombe qui était en train de se créer. L’abcès qui se formait, lentement, insidieusement, niché dans les contrées insondables du subconscient.
A l’insu de ma conscience.
 
*
 
Dix ans.
Trois mille six cent soixante-cinq jours.
Une éternité.
Au début, j’étais persuadé que notre amour ne résisterait pas à un tel séisme. Et la toute première fois que l’on s’est vus au parloir m’a conforté dans cette perspective sombre, car on ne s’est pas parlé du tout, même ne serait-ce que pour échanger des banalités. Les mots ne sortaient pas, nos cordes vocales étaient nouées.
Au sortir de cette entrevue glaciale, j’ai pensé à mettre un point final à notre histoire.
De deux façons.
En première intention, j’ai envisagé un instant la rupture, radicale et définitive. Impossible : la seule idée de ne plus voir Noémie me rendait encore plus malheureux. Me précipitait dans des affres si abyssales que j’avais le pressentiment d’être incapable de pouvoir en sortir un jour.
Alors, j’ai voulu mettre fin à mes jours, afin de stopper la souffrance qui martyrisait mon être tout entier. Mais je n’en ai finalement pas eu la force. Quelque chose me rattachait à ce monde. Je ne pouvais me résoudre à le quitter.
La fois suivante, un « comment tu te sens » est parvenu à sortir.
Au fil des visites autorisées, nos langues ont finalement réussi à se délier.
C’était comme si le vase symbolisant notre union s’était brusquement brisé en mille morceaux, et qu’on devait le reconstituer. Ce qui impliquait d’en examiner toutes les pièces désassemblées, sans exception. Pas uniquement les plus faciles. Les plus déformées aussi. Surtout les plus déformées. Car ce sont celles-là qui représentent le plus grand obstacle à la reconstruction d’un couple qui traverse une crise.
De cette démarche, il est ressorti que l’on avait des secrets l’un pour l’autre. Des non-dits. Des zones de nos espaces privés respectifs auxquelles l’autre n’avait pas accès. Qui n’existaient que dans nos esprits séparés, et non dans le territoire commun de notre relation.
Paradoxalement, on se parlait plus facilement et plus ouvertement que lorsqu’on vivait sous le même toit. La vie est parfois étrange.
Ce fut une grave erreur que de n’avoir bâti notre relation qu’en s’appuyant sur les qualités de chacun et les avantages que notre amour fou faisait naître. En occultant les défauts et les sujets épineux. En conséquence, notre union ne pouvait être que bancale, même si on n’en avait pas conscience. Et aujourd’hui, on sait tous les deux que l’on ne reproduira plus cette erreur.
Néanmoins, malgré cette formidable avancée que connaissait notre couple, on souffrait terriblement de ne pas pouvoir se toucher. Car au fond, c’est la première chose dont ont besoin deux êtres qui s’aiment.
Etant séparés par une vitre qui rendait le contact physique impossible, nous avons été forcés de développer, pour pallier ce manque fondamental, des petites mimiques simples, comme des mouvements de lèvres, d’yeux, des positions de mains significatives…
Des codes secrets, rien qu’à nous.
Handicapé par l’impossibilité de se toucher concrètement, notre amour a trouvé d’autres moyens de s’exprimer, de se transmettre, empruntant les voies de la communication gestuelle.
Le corps a son langage, et on a peu à peu appris à l’apprivoiser. Une telle stratégie nous a permis de nous découvrir mutuellement sous un autre angle. Très agréable. Neuf et plein de surprises.
En définitive, aussi surprenant que cela puisse paraître, malgré toute sa dureté, cette expérience malheureuse a généré des effets positifs. Contre toute attente, elle n’a pas desserré les liens qui nous unissaient mais, au contraire, elle a renforcé notre amour.
A croire que le bonheur et le malheur forment un duo indissociable, à l’instar de deux charges électrostatiques de signes opposés qui s’attirent irrémédiablement pour former un dipôle indivisible.
Désormais, je ne vis que pour l’instant de nos retrouvailles concrètes, scellées par un contact physique. Concret. Sans aucun obstacle matériel entre nous.
Nul doute que cet instant sera magique.
Inoubliable.
Il marquera le début d’un nouveau voyage.
D’un bonheur qui s’annonce inaltérable.
 
*
 
Le lendemain, Frédéric se réveilla et, comme tous les dimanches matins, il quitta son lit avec entrain pour gagner sa salle de bains, sans chercher à tuer le temps en regardant par la fenêtre de sa chambre.
Le dimanche était un jour particulier. Le seul jour où il avait de l’énergie dès le réveil.
Il se pomponna pendant deux bonnes heures, afin d’être le plus propre et le plus présentable possible.
Une fois fin prêt, il enfila son plus beau costume et s’empara des clés de sa Renault.
Dehors, la mer céleste était bleue.
Une belle journée en perspective.
Le dimanche, à la différence des autres jours de la semaine, tous les sens de Frédéric se mettaient à fonctionner correctement, comme par enchantement. Ils sortaient de leur hibernation forcée.
Il entendait alors le récital matinal des oiseaux juchés sur le cerisier de son jardin.
Il sentait avec volupté le contact de ses mains sur le volant de sa voiture.
Il avait même de l’appétit, contrairement au reste de la semaine, où son petit-déjeuner se résumait à un café. Il avait donc pour habitude de s’arrêter à la pâtisserie de son quartier pour s’acheter un baba au rhum, qu’il savourait assis sur un banc du square où lui et Noémie se promenaient régulièrement, avant la tragédie qui les avait séparés.
Cette joie retrouvée résultait du fait que le dimanche, à 10 h, il était autorisé à voir Noémie, incarcérée pour meurtre à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.
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