Avertissement

Toutes les données concernant les enquêtes diligentées par les autorités américaines sont tirées de documents officiels. Il en va de même pour les renseignements sur l’assassin officiel de JFK, Lee Harvey Oswald, qui sont tous avérés.
Les informations scientifiques ont été validées par de vrais chercheurs.
Enfin, les descriptions de monuments, de lieux publics et d’organismes sont fidèles à la réalité.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
“ En dernière analyse, notre lien commun fondamental, c’est le fait que nous habitons tous sur cette planète. Nous respirons tous le même air. Nous chérissons tous nos enfants. Et nous sommes tous mortels. ”
John Fitzgerald Kennedy,
The American University,
Washington, 10 Juin 1963.
 
 
 

Prologue

Dallas,
22 Novembre 1963,
11h39
 
 
L’Air Force One vient d’atterrir, devant une nuée de personnes impatientes de voir de leurs propres yeux l’homme le plus important du pays.
Après s’être offert un bain de foule, John Fitzgerald Kennedy prend place dans une limousine bleu foncé, spécialement décapotée pour faire le tour de la ville. La journée, baignée de soleil, s’annonce sous les meilleurs auspices. 
Le cortège avance lentement car le sourire de campagne de John doit s’inscrire dans le plus de mémoires possible. Venus en masse, les texans acclament leur chef d’État avec un engouement inattendu. Soulagée, l’épouse du gouverneur se retourne pour annoncer à Kennedy qu’il ne pourra pas dire que la ville de Dallas ne l’aime pas, contrairement aux idées reçues.
Il est 12h30, la voiture présidentielle arrive à hauteur d’un entrepôt de livres scolaires. Le trajet touche à sa fin. Dans une des voitures de la sécurité, un agent du Secret Service dit à son micro les mots suivants : « Dans quelques minutes, le président sera au Trade Mart. »
Soudain, un coup de feu retentit.
La plupart des personnes présentes dans les alentours croient que ce bruit est le résultat d’une pétarade de moteur. Dans la limousine, rien à signaler, personne n’est touché.
Un second coup de feu.
Cette fois, Kennedy est atteint, dans le haut du dos. Beaucoup de témoins diront qu’il s’est légèrement tassé sur son siège, avant de porter ses mains à sa gorge. A cet instant, le conducteur de la limousine se retourne pour voir ce qui s’est passé et la voiture ralentit car, sur le coup de la surprise, il a enlevé son pied de l’accélérateur. C’est alors qu’une nouvelle balle frappe John à la tête, détruisant une partie de son cerveau.
Comprenant que la situation est critique, le chauffeur met les gaz et le véhicule fonce vers l’hôpital Parkland Memorial, situé à six kilomètres de là. Le président respire encore mais son état semble dramatique. Arrivé à l’hôpital, on le transfère immédiatement à la salle des urgences numéro 1.
Après une vingtaine de minutes durant lesquelles les praticiens du service traumatologique tentent tout pour le sauver, en réalisant notamment une trachéotomie pour lui permettre de respirer, JFK meurt des suites de ses blessures, aux alentours de 13h.
A 13h33, un porte-parole de la Maison Blanche annonce le décès de l’homme le plus puissant du monde à la population américaine.
La nouvelle ébranle le pays tout entier, avant de faire rapidement le tour de la planète…
 
 
 
 
  
 
 
 
 
 
 
 
“ La vérité ne meurt jamais. ”
 JFK, Berlin,
26 Juin 1963
 
 
 

1.

Washington D.C.,
15 Janvier 2017,
17 H 26
La nuit venait de tomber sur la capitale fédérale, où s’abattait un froid polaire. Depuis deux jours, la ville était sous l’emprise d’une tempête de neige.  
Washington D.C. tournait au ralenti. L’enneigement perturbait gravement le trafic citadin. Seuls les grands axes routiers avaient été déblayés, pour éviter la paralysie générale de l’agglomération.
Marchant sur le trottoir de l’Avenue Connecticut, un homme se mêlait aux piétons assez téméraires pour braver l’air glacial. Il était vêtu d’une parka en fourrure de caribou et sa tête était emmitouflée dans une chapka qui lui masquait presque tout le visage. Il détestait affreusement les climats rudes et ne mettait jamais longtemps le nez dehors dès que le thermomètre descendait en dessous de zéro. Uniquement pour entrer et sortir de sa limousine. Pourtant ce jour-là, il n’avait guère le choix…
L’agitation de la fin de journée agressait son ouïe, fragilisée dès la naissance par une maladie congénitale. Aux ronronnements des automobiles s’ajoutaient des cris d’adolescents excités par tout cet or blanc tombé du ciel, qui couraient dans tous les sens, s’amusaient à se jeter des boules de neige… Mais le son le plus stressant, c’était le crissement de la neige sous ses pas. Ce bruit, répétitif, réveillait en lui de mauvais souvenirs.  
Il déboula sur l’Avenue Rhode Island Northwest et aperçut les murs rouges de la cathédrale Saint Matthew. Enfin ! se dit-il intérieurement. Plus qu’une centaine de mètres…  
Sous le sifflement persistant du vent, il monta les marches du perron de l’édifice religieux, ôta sa chapka et se glissa à l’intérieur.
Le contraste avec l’extérieur fut saisissant.
Plus un seul bruit stressant, rien que le silence.
Un silence apaisant, mais surtout idéal pour un entretien secret. Car s’il avait choisi cet endroit, c’était pour le calme et la discrétion qu’il offrait. Dans la maison de Dieu, ni caméras, ni micros, ni oreilles indiscrètes.
L’homme ouvrit sa parka, enleva nerveusement ses gants, trempa l’extrémité de ses doigts dans un bénitier et fit profession de sa foi chrétienne en effectuant un signe de croix. Il emprunta une allée latérale de la nef et se déplaça tête baissée sur un tapis rouge, ignorant la magnificence du lieu, composé de voûtes vertigineuses, de somptueux vitraux, de grandes peintures murales et d’un orgue romantique dit « à la française ».
Il arriva devant l’entrée de la chapelle Saint-François d’Assise, la plus petite et la plus discrète des six chapelles que compte la cathédrale. Sur l’une des quatre chaises du premier rang, siégeait un individu. La tenue vestimentaire de ce dernier et l’emplacement qu’il occupait lui indiquèrent qu’il s’agissait bien de l’homme avec lequel il avait rendez-vous.
Ressentant soudainement une sueur désagréable couler sur sa peau, il se débarrassa de sa parka. Puis il s’approcha d’un prie-Dieu et adopta une position apte à faire croire qu’il allait s’adonner à un acte de prière.
— Vous n’avez pas été suivi ? chuchota-t-il en regardant fixement l’autel, sur lequel reposaient deux petits chandeliers.
— Faites-nous confiance. On vous a dit qu’il n’y aurait aucune fuite et ce sera le cas.
Cette réponse ne parvint pas à calmer son anxiété. Il prenait d’énormes risques en venant ici, et il ne pouvait s’empêcher de penser aux conséquences que la découverte d’une telle rencontre engendrerait. Ce serait une véritable catastrophe pour ma carrière politique, songea-t-il avec inquiétude.
Pressé d’en finir, il rentra sans tarder dans le vif du sujet :
— Lors de la dernière réunion du cabinet présidentiel, le Président nous a informé qu’il désirait déterrer de vieux dossiers. Des dossiers épineux. Et il tient à le faire dans la plus grande discrétion. J’entends par là que ni le Congrès, ni la Cour Suprême ne seront tenus informés. Uniquement le cabinet présidentiel…
Il s’arrêta de parler, croyant entendre des pas sourds derrière lui. Il se retourna et vit un vieillard devant l’entrée, qui marchait péniblement. Sans s’arrêter.
Fausse alerte.
Par précaution, le politicien attendit que le vieil homme ait disparu du décor pour sortir de la poche intérieure de sa veste une enveloppe scellée, qu’il glissa aux pieds de l’individu dont il n’osait même pas regarder le visage.
— Voici le compte-rendu détaillé de cette réunion. Les données sont bien sûr codées, et je n’ai pas la clé de chiffrement sur moi. Sait-on jamais, si quelqu’un m’avait volé l’enveloppe ou que je l’avais perdue.
Il se retourna à nouveau, afin de s’assurer que la chapelle était toujours vide.
— Pour ce qui est de la clé de décryptage, elle ne vous sera communiquée ni par téléphone, ni par voie informatique. Comprenez-moi, je ne tiens pas à ce qu’il reste la moindre trace électronique de mon implication dans tout ça.
— Je comprends.
— Cette clé est d’ores-et-déjà disponible dans la chambre King Deluxe de l’hôtel Rouge, situé à moins de cinq cents mètres d’ici. Sous le matelas du lit… Vous pourrez ouvrir la porte de cette chambre avec ça, dit-il en tendant une carte magnétique.
Il vérifia encore une fois que personne n’avait pénétré dans la chapelle.
— Voilà, vous avez tout. Attendez au moins quinze minutes après mon départ pour bouger d’ici.
Sur ces mots, il leva les yeux et, durant quelques secondes, posa un regard coupable sur la peinture figurant au-dessus de l’autel. Elle représentait Jésus-Christ, crucifié, tellement émacié que toutes ses côtes étaient apparentes.
Le messie, que le tout-puissant envoya sur Terre pour sauver les hommes de l’esclavage du mal et les laver de tous leurs péchés.
Qui incarne la Rédemption.
Mal à l’aise, le traître ferma les yeux et récita un « Notre Père », en mettant dans ses paroles intérieures toute la force de sa foi. Que Dieu me pardonne.

2.

 
 
New York,
16 Janvier 2017, 10 H
L’ascenseur s’éleva dans un doux bourdonnement.
A travers les parois vitrées de la cabine, Joshua Mandley observait les flocons de neige qui tourbillonnaient dehors. Les particules légères dansaient follement dans l’air, suivant des trajectoires chaotiques envoûtantes. Ce spectacle captivant eut le mérite de le détourner, l’espace de quelques instants, de la question qui occupait toutes ses pensées depuis son admission au New York Institute Nanotechnology…
Inauguré en début d’année, le NYIN était annoncé comme le meilleur établissement au monde consacré à la recherche sur les Nanotechnologies. Sa première particularité était de flotter sur l’eau, puisqu’il avait été construit sur une île artificielle rattachée à Staten Island. Sa seconde spécificité concernait son esthétique : ses bâtiments étaient à l’image de certains édifices bâtis par des civilisations disparues. Par exemple, au cœur d’un grand terrain sablé, le département Nanoélectronique dressait vers le ciel une pyramide identique à celle de Khéops, cette sépulture qui symbolisait un immense escalier permettant au pharaon de rejoindre l’univers céleste des Dieux. Le secteur Nanophotonique était une reproduction du Panthéon de Rome, qui demeure le monument romain le mieux conservé de nos jours…
Il ne s’agissait toutefois pas de répliques exactes. Si l’apparence extérieure des bâtiments avait tout des édifices d’origine, à l’intérieur, il était bien question de laboratoires de recherche d’actualité, dotés d’appareils à la pointe de la haute technologie.
Ainsi, vu du ciel, le NYIN se présentait comme un assemblage de décors symboliques, témoins de l’Odyssée Humaine. Mais à l’intérieur de la coquille, le passé laissait place au futur. Le tout constituait un ensemble hors du commun qui semblait défier le temps et l’espace, à l’image des perspectives prometteuses que suscitaient les nanotechnologies…
Mandley était gagné par l’excitation. Dans quelques instants, il allait rencontrer Leni Armstrong pour la première fois. L’une des grandes figures de la Science contemporaine. Ça va être un honneur de m’entretenir avec lui, se réjouit-il.
Il scruta le reflet que lui renvoyait le miroir de la cabine. La réussite a un prix, avait-il réalisé un beau matin, trois mois auparavant. Traits tirés, cernes envahissantes, rides du lion prononcées… Des marques physiques de fatigue et de vieillesse qu’il n’avait jamais remarquées avant, et qui lui avaient sauté aux yeux d’un coup, ce matin-là, devant le miroir de sa salle de bain. Comme pour lui rappeler, à 34 ans, que le temps s’était écoulé sans qu’il y prête attention, confortablement enfermé dans sa tour d’ivoire scientifique. C’est vrai que je ne me suis pas beaucoup occupé de moi ces dix dernières années.
Son doctorat en poche, Joshua avait intégré le prestigieux Massachusetts Institute of Technology, où il se révéla vite comme l’un des théoriciens de l’ « infiniment petit » les plus prolifiques de sa génération. Mais depuis trois mois, il avait complètement changé d’état d’esprit à cause d’un drame personnel. Ecoutant la petite voix intérieure que lui murmurait son désespoir, il avait alors postulé l’emploi qu’il s’apprêtait à débuter dans les secondes qui allaient suivre. Sans savoir si ce choix s’avérerait opportun. L’avenir me dira si j’ai eu tort ou raison.
La porte de l’ascenseur coulissa, dévoilant une créature blonde, aux jambes effilées et au décolleté affriolant, assise derrière un bureau. Avant de se présenter à elle, Joshua réorganisa spontanément ses cheveux châtains bouclés.
— Monsieur Mandley ? présuma la secrétaire.
— Oui.
— Monsieur Armstrong vous attend. Dirigez-vous vers votre gauche, c’est la porte du fond.
— Merci.
L’excitation montait un peu plus à chaque nouveau pas. Des farandoles d’énigmes historiques dansaient dans la tête de Mandley. Autant de mystères encore inexpliqués qui avaient résisté, à travers les âges, à l’entendement de l’Homme. Les pyramides d’Egypte, le suaire de Turin, les statues de l’île de Pâques, les crânes de cristal, le manuscrit de Voynich…

3.

 
Région sud-est du Texas
 
Au même moment, à plus de deux mille kilomètres de New York, Roy Harrison, qui avait passé la barre des soixante-dix ans depuis peu, venait de terminer son premier repas de la journée. Un petit-déjeuner typiquement texan, composé d’un œuf au plat, d’une tranche de bacon grillée, d’un bol de grits et de deux biscuits accompagnés de beurre et de confiture.
Harrison vivait dans un vaste ranch s’étendant sur plus de cent kilomètres carrés, qui appartenait à sa famille depuis presque deux siècles. Son domaine était partagé entre des terres au relief plat, telles que des prairies ou des champs de culture céréalière, et des régions montagneuses à la végétation sauvage et anarchique. Son cheptel s’élevait à plus de deux mille têtes de bétail surveillées par une centaine de cowboys, ces cavaliers émérites que le cinéma du XXème siècle a transformés en personnages mythiques incarnant les valeurs américaines.
Repu, Harrison quitta la salle de séjour dans laquelle il s’était fait servir le petit-déjeuner, traversa un long couloir où trônaient sur les murs des portraits de ses ancêtres et arriva devant une porte blindée. Il présenta son œil droit au scanneur et celle-ci s’ouvrit, dévoilant son espace personnel, qu’il était le seul à fréquenter. Aucun de ses employés n’était autorisé à y entrer. Et Roy n’y avait jamais invité d’amis non plus.
C’était son antre privé.
L’endroit où il conservait un trésor d’une valeur inestimable.   
Il alla s’asseoir à son bureau de style élisabéthain, dont les pieds reposaient sur un tapis persan datant du XVèmesiècle, posa sa main décharnée sur la poignée d’un tiroir et le tira vers lui, jusqu’à l’extraire de l’armature du bureau. Il plongea son bras dans la cavité ainsi formée et guida son index vers une infime excroissance que présentait la surface du bois – quasiment imperceptible au toucher pour un non-initié. Un geste dont il avait l’habitude, au point de l’exécuter les yeux fermés.
Une pression de l’index sur cette minuscule saillie déclencha l’ouverture d’une trappe secrète dans le plancher, émettant une douce sonorité qui, même s’il l’avait déjà entendue un grand nombre de fois, provoquait encore des frissons d’excitation dans tout son corps.
Les rainures de cette trappe étaient indécelables à l’œil nu, car elles s’intégraient harmonieusement à la grande fresque qui ornait le sol de la pièce. Une peinture qui, aux yeux de Harrison, figeait sur la pierre un grand moment de l’histoire des Etats-Unis.
Il posa ses pieds sur le premier barreau de l’échelle murale et plongea dans la pénombre du sous-sol antisismique, en s’accrochant fermement à l’aide de ses mains.
Retouchant la terre ferme, il appuya sur l’interrupteur de lumière, tout proche. La décoration de cette pièce étriquée comprenait un petit bureau assorti d’un rocking-chair en noyer, une ampoule suspendue au plafond et un coffre-fort ignifuge.
Harrison composa la combinaison capable d’éventrer le caisson d’acier, qui n’avait pour seul contenu qu’un manuscrit d’une centaine de pages.
Il l’attrapa et s’assit sur le fauteuil à bascule.
Une fois installé, il pressa le précieux manuscrit contre son torse, le serrant jalousement entre ses mains calleuses, et se sentit bien, bercé par le balancement du rocking-chair. Il renferme un secret que je suis le seul à connaître.

4.

 
 
Mandley était resté planté devant la porte indiquée pendant plusieurs minutes, perdu dans ses rêveries. Quand il revint à la réalité, il se redressa, respira un grand coup et toqua. Une voix lourde s’éleva, de l’autre côté du mur.
— Entrez !
Il tourna la poignée et franchit le seuil.
— Monsieur Mandley, venez vous asseoir ! invita Armstrong d’un geste de la main.
Joshua s’avança jusqu’au bureau et le directeur du NYIN se leva en tendant sa main droite. Il avait un visage poupin, éclairé de deux yeux bleus et caractérisé par un large front si dégagé qu’on voyait presque le sommet de son crâne.
La poignée de main fut franche.
— Comment allez-vous ?
— Bien, je vous remercie, répondit Joshua, fortement intimidé.
— Je lis de l’impatience dans vos yeux…
Armstrong se rassit.
— La cellule dont on vous a confié les rênes a nécessité un budget assez conséquent, rappela-t-il. Le Congrès a d’ailleurs hésité avant de donner son feu vert, car cela alourdissait la note déjà très salée de notre institut.
Les sourcils d’Armstrong s’arquèrent.  
— Bien sûr, des mauvaises langues soutiennent qu’avec ce genre de cellule, on s’éloigne de la recherche fondamentale pour verser dans le sensationnel. Mais je reste persuadé que les scientifiques qui tiennent de tels propos sont jaloux. Et qu’ils aimeraient bien être à votre place… Bon sang, que ce doit être excitant ! ne put s’empêcher de lâcher Armstrong.
Il fixa Mandley droit dans les yeux.
— Trêve de digressions, passons à l’essentiel. Vous êtes prêt ?
Joshua hocha la tête avec détermination.
— Pour votre première enquête, votre mission va consister à faire toute la lumière sur un évènement qui demeure l’un des plus grands mystères du vingtième siècle. Un évènement qui a profondément marqué notre nation…
Un silence lunaire s’abattit sur le bureau.
— L’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, annonça Armstrong en réajustant le drapeau américain miniature qui décorait son bureau, planté dans un socle sphérique. 
Mandley ravala sa salive, comme pour encaisser le choc. Il s’était attendu à bien des énigmes, mais pas à celle-là.
— D’après de récents sondages, précisa Armstrong, environ la moitié des citoyens américains ne croient toujours pas à la version officielle. Cinquante-quatre ans après les faits, vous vous rendez compte ?
Mandley fut surpris. Il savait que beaucoup d’américains contestaient la version du tireur solitaire, mais il n’imaginait pas que le nombre de réfractaires était aussi élevé.
— Cela n’a rien d’étonnant si autant de gens demeurent dans le flou, souligna Armstrong.
— Comment ça ?
A travers cette question, Armstrong comprit que Mandley avait des lacunes sur le sujet.
— Les relations entre notre nation et la Russie étaient très tendues, à cause de la crise des missiles nucléaires de Cuba. La menace d’une troisième guerre mondiale planait. Dans un tel contexte, la commission Warren a eu pour mot d’ordre de livrer un verdict neutre, afin d’éviter que les tensions ne s’embrasent.
Pour étayer ses propos, Armstrong cita un passage du mémorandum écrit par le ministre adjoint de la Justice après la mort du présumé coupable, Lee Harvey Oswald (survenue deux jours après celle de JFK), à l’attention du premier conseiller du successeur de Kennedy : « … L’opinion publique doit être assurée qu’Oswald était le seul assassin, qu’il a agi sans complices et que les preuves de sa culpabilité sont telles qu’il aurait été condamné lors d’un procès… »
— Cette vérité « forcée » a laissé un goût amer à une frange de la population, expliqua Armstrong. Certains l’ont jugée un peu trop dogmatique. Des voix se sont élevées pour attaquer le rapport Warren. Des chercheurs indépendants ont mis en évidence beaucoup d’ambiguïtés, si bien qu’en 1976 la chambre des Représentants a décidé de rouvrir le dossier en constituant le House Select Committee on Assassinations. Et là, coup de théâtre : après avoir réexaminé l’ensemble des pièces du dossier, ce comité d’experts a conclu que Kennedy avait peut-être été victime d’une conspiration impliquant Oswald et un second tireur.
L’affaire JFK étant un sujet trop vaste, Mandley n’avait jamais eu le temps de s’y plonger véritablement. Cependant, comme tout américain qui se respecte, il avait fait l’effort d’en survoler les grandes lignes.
— Si ma mémoire ne me fait pas défaut, aventura-t-il, les conclusions du HSCA ont été démenties plus tard par des membres de la National Academy of Sciences, non ?
Armstrong eut un sourire amusé.
— C’est exact. Les autorités ont donc opéré un retour à la case départ : le rapport Warren. Mais du côté de l’opinion publique, le fait que le Département de la Justice n’approfondisse pas l’hypothèse d’un éventuel complot n’a fait que raviver les polémiques.
Le directeur du NYIN haussa les épaules.
— Au final, on peut dire qu’au lieu d’éclaircir le mystère, l’enquête du HSCA l’a épaissi.
Mandley se risqua à poser une question qui lui brûlait les lèvres. La question incontournable.
— Et vous, vous en pensez quoi ?
— D’après moi, c’est l’œuvre d’Oswald. Il y a trop de preuves accablantes contre lui… mais nous ne sommes pas là pour parler de ça. Je vais plutôt vous expliquer ce qui a motivé cette réouverture du dossier.
Armstrong posa ses coudes sur son bureau en bois massif.
— Le gros problème des doutes qui entourent la mort de Kennedy, c’est qu’ils ont fait naître une rébellion à l’encontre des élus. Un vent contestataire qui, par la suite, n’a eu de cesse de s’amplifier.
— A cause du scandale du Watergate ?
— Ce scandale politique, qui a provoqué la seule démission présidentielle de toute l’histoire de notre pays, y a bien sûr contribué. Mais il y a eu aussi les révélations fracassantes de la commission Rockefeller, en 1975, qui a dévoilé que la CIA s’adonnait à un large panel d’activités illégales, comme l’orchestration de tentatives de meurtres sur des responsables politiques étrangers. A cela, il faut ajouter les mensonges du gouvernement sur la guerre du Vietnam, le scandale de la tuerie de Kent State University, les doutes liés aux enquêtes sur les assassinats de Martin Luther King et Robert Kennedy… 
Armstrong joignit ses mains devant sa bouche.
— Tout cela a fait qu’une partie des citoyens américains est devenue sceptique quant aux réelles intentions des politiciens. Et malheureusement, cette méfiance envers les élus ne s’est depuis jamais éteinte. Les nombreuses affaires de corruption et de fraude qui ont gravité autour de la Maison-Blanche l’ont régulièrement attisée.
Armstrong poussa un lourd soupir.
— Jusqu’au jour où un évènement tragique a fait atteindre à cette méfiance un point d’orgue dont la Maison-Blanche a du mal à se remettre, encore aujourd’hui.
— Les attentats du World Trade Center ? présuma Joshua.
Son directeur hocha la tête.
— A cause de cet attentat terroriste, certains de nos concitoyens se sont mis à douter de nos dirigeants avec encore plus de véhémence et de paranoïa. Les théories du complot ont repris de plus belle, et surtout elles se sont répandues comme une traînée de poudre sur l’ensemble du globe, via Internet et les moyens de télécommunication modernes.
Armstrong prit un air grave en fixant le drapeau américain planté dans le mur :
— Une telle défiance n’est pas du goût de notre Président.
Il chaussa ses lunettes pour lire une note qui lui avait été transmise par le chef de cabinet de la Maison-Blanche :
— Notre cher Président désire, je le cite : « éradiquer cette dissidence collective qui porte préjudice à nos instances dirigeantes. Je veux reconquérir le peuple américain. Redonner foi à tous mes concitoyens en les valeurs et les vertus de notre grande démocratie. Et, à mon sens, la première étape de ce processus de reconquête est l’élucidation définitive de la mort de JFK, un évènement perçu comme étant le grand-père de toutes les théories conspirationnistes modernes… »
Armstrong dressa son index vers le plafond :
— Attention, les informations que je vous divulgue ne doivent pas sortir de ce bureau. Elles sont ultraconfidentielles. Je vous les communique juste pour vous expliquer les motivations de votre enquête.
— C’est noté.
— De même que votre mission. D’après les consignes qui m’ont été transmises par le Secrétaire à la Sécurité intérieure, elle est top-secrète. Personne ne doit être au courant.
Armstrong insista.
— Je dis bien personne. Interdiction formelle d’en parler à qui que ce soit : parents, proches, amis ou même collègues de travail… A l’institut, nous serons les deux seules personnes au parfum. Et d’après ce qu’on m’a laissé entendre, le cercle des personnes informées est très restreint au sein du gouvernement.  
— Puis-je me permettre une question ?
— Je vous en prie.
— Pourquoi autant de discrétion ?
— Pour tout vous dire, je n’en sais pas plus que vous. Ces messieurs de la Maison Blanche ne se sont pas étendus sur le sujet.
Armstrong marqua une courte pause, avant de poursuivre :
— En ce qui concerne l’aspect pratique, toutes les pièces à conviction ont déjà été transférées depuis le centre d’archives nationales et les différents musées où elles étaient entreposées jusqu’au local de stockage de votre laboratoire.
Un détail traversa l’esprit de Mandley.
— Ce n’est pas très cohérent.
— Pourquoi ?
— Les gens risquent de se poser des questions sur l’absence de ces pièces à conviction, ou du moins l’impossibilité d’y avoir accès.
— Tout a été prévu. Les objets ont été remplacés par des faux. Des répliques exactes.
Cette réponse calma les ardeurs interrogatives de Joshua.
— Dernière chose : il y a une troisième personne qui va être mise dans la confidence. Une spécialiste de l’affaire JFK, avec laquelle vous devrez collaborer durant votre enquête.
— Une équipière ? s’étonna Mandley. Excusez-moi, mais je n’en vois pas l’intérêt.
— Croyez-moi, elle vous sera très utile puisqu’elle connaît apparemment le sujet dans les moindres détails. Ses connaissances vous éviteront plusieurs centaines, voire milliers, d’heures de lecture.
— Vu comme ça, une collaboration semble effectivement justifiée. Et quand est-ce que je la rencontrerai, cette équipière ?
— On ne m’a rien précisé à ce sujet… Voilà, je vous ai fait part de toutes les instructions qui m’ont été communiquées. D’autres questions ?
Mandley en avait tellement qui se bousculaient au portillon de sa conscience, mais Armstrong n’était manifestement pas en mesure de lui fournir des réponses.
— Non, tout est clair.
— Alors, bonne chance Joshua. Et que Dieu bénisse l’Amérique…

5.

Tandis que Mandley refermait la porte du bureau de Leni Armstrong, un Boeing 727 privé transperçait la mer de nuages de la troposphère, à environ dix mille mètres d’altitude.
Dans la cabine de pilotage, l’heure était au relâchement. Le commandant de bord avait négocié le décollage ainsi que l’ascension du jet privé dans le ciel, il pouvait désormais enclencher le mode « croisière ». En revanche, dans le fuselage, les choses sérieuses allaient commencer.
Côté passager, l’avion offrait une suite privée de luxe, un espace détente avec piscine, jacuzzi et hammam, une salle de musculation, un parcours de mini-golf… Dernière spécificité : l’engin volant abritait une grande salle de réunion sécurisée, dotée d’une « enceinte de confinement électromagnétique ». Pour éviter tout risque d’espionnage.
Au centre de cette salle, trônait une table circulaire. Autour, une trentaine de personnes. Que des hommes. Certains se côtoyaient régulièrement, d’autres ne s’étaient pas revus depuis fort longtemps.
Lorsqu’il jugea que le moment était venu, l’hôte de cette impressionnante tablée prit la parole :
— Messieurs, le président américain a décidé de faire du zèle…
L’attention de l’auditoire était à son comble.
— D’après mes sources, il désire se pencher à nouveau sur la mort de Kennedy.
L’agitation s’empara du cercle humain.
— Encore ? réagit un octogénaire.
— Je l’avais bien dit que c’était un fouineur celui-là ! balança un barbu bedonnant.
— Quelles sont vos sources ? s’enquit un homme à lunettes dont le crâne n’était plus occupé que par des ruines capillaires.
— L’information est sûre, garantit l’instigateur de cette réunion. Elle provient d’un membre très haut-placé du gouvernement américain.
Il attendit le retour du calme.
— Au moment où je vous parle, le scientifique qui va conduire cette nouvelle enquête est en train de se voir confier sa mission.
— Un seul homme ? questionna un quadragénaire qui mâchait un chewing-gum.
— Oui. Il opèrera au sein d’une cellule innovante du NYIN, consacrée à la résolution d’énigmes historiques. Son travail va consister à explorer toutes les pièces à conviction et les objets significatifs du dossier « JFK » à l’échelle de l’infiniment petit, avec des microscopes à résolution atomique. Autant dire que l’approche sera nettement plus poussée que toutes les investigations précédentes.
Un silence flotta dans la salle.
Tous s’étaient tus pour laisser galoper leur imagination.
Au bout d’un moment, l’un d’eux se risqua à briser le silence en posant la question que ses compagnons avaient tous à l’esprit :
— Est-ce qu’une investigation à l’échelle atomique a des chances de révéler de nouveaux indices ?
L’initiateur de cette réunion extraordinaire interrogea du regard l’homme installé à sa gauche. Doté d’une mâchoire proéminente, celui-ci prit la parole :
— Il reste très probablement des preuves biologiques ou chimiques encore inconnues de ce qui s’est passé le 22 Novembre 1963.
Cette dernière phrase fit l’effet d’une bombe.
Les personnalités présentes dans l’enceinte sécurisée s’observèrent du coin de l’œil, en silence.
— Le « nanomonde » recèle bien des surprises, vous savez, continua l’homme à la mâchoire carrée, qui connaissait très bien le monde de la recherche scientifique. Les chercheurs s’en rendent compte tous les jours dans les laboratoires. Certains d’entre eux affirment qu’à une telle échelle, la matière a une mémoire infaillible. Autrement dit : il serait impossible d’effacer toutes les traces d’un acte criminel.
Le chef de cérémonie reprit la parole :
— Je crois, messieurs, que vous serez tous d’accord avec moi pour enclencher une étroite surveillance des avancées de cette enquête.
La proposition fut approuvée, à l’unanimité.
— Sachant que selon la tournure que prendra l’enquête, il nous faudra intervenir. Le plus rapidement possible.
Il marqua un temps d’arrêt.
— Et si une preuve déterminante était mise à jour, on ne devra pas hésiter à employer les grands moyens…

6.

Domicile de Mandley (City Island),
le lendemain matin
La vague de froid qui s’abattait sur la façade est du pays montrait ses premiers signes d’essoufflement. Le ciel avait arrêté de semer des flocons dans la nuit, mais les trottoirs et les toits de New York étaient toujours habillés d’un épais manteau neigeux.
Mandley sortit de son sommeil en sursaut, réveillé par une sonnerie stridente. Quelqu’un avait appuyé sur la sonnette extérieure de son habitation. Qui ça peut bien être ?
Face à lui, son ordinateur portable, en mode veille. Il bougea la souris pour regarder l’heure : 9h34. Il s’était endormi devant son ordinateur, après avoir passé une partie de la nuit les yeux scotchés sur l’écran, plongé dans la lecture du rapport Warren.  
En résumé, les conclusions de la version officielle sont les suivantes : Oswald a tiré à trois reprises sur Kennedy depuis l’entrepôt où il travaillait ; la première balle a raté le président ; la seconde est entrée dans sa nuque et est ressortie par l’avant, à la base de son cou, engendrant une blessure non mortelle ; la troisième, surnommée « balle fatale », a touché le côté droit de son occiput et a causé une blessure large et profonde, détruisant une partie de son cerveau ; agissant sous le coup d’une impulsion, Jack Ruby a ôté la vie à Oswald en lui tirant dessus à bout portant pendant son transfert à la prison du comté, pour venger l’honneur des Kennedy.
Mandley érigea son corps engourdi, fit quelques étirements et se dirigea vers le seuil en pensant à la tâche qu’on lui avait confiée, lourde de responsabilité, car elle comportait une dimension politique. Un cas de figure qu’il n’avait pas du tout envisagé.
La porte d’entrée ouverte, un courant d’air glacé se glissa dans l’entrebâillement, faisant naître des frissons sur la peau de Joshua. Il jeta un coup d’œil en direction du portail.
Personne.
Sans prendre la peine d’enfiler sa veste, il traversa le porche, descendit la volée de marches qui se jetait dans l’allée recouverte d’une belle moquette blanche, se déplaça jusqu’au portail et passa la tête au-dessus.
Le trottoir était désert. Bizarre… Un plaisantin ?
Une hypothèse inquiétante s’insinua dans ses pensées. Serait-ce à cause de l’enquête qu’on m’a confiée hier ?… Impossible, personne n’est au courant, se dit-il pour se rassurer.
Il parcourut des yeux la chaussée, à la recherche d’une voiture en mouvement.
Rien.
Il s’intéressa alors aux traces de pas sur le trottoir. Il repéra plusieurs empreintes de chaussures différentes, dont une qui laissait penser que quelqu’un s’était arrêté devant sa boîte aux lettres… Or, le facteur passait normalement plus tard, aux alentours de 11 h.  
Vêtu d’un simple pull-over, Joshua était transi de froid. Il ouvrit néanmoins le portail, s’avança jusqu’à la boîte aux lettres et poussa le rabat pour jeter un œil dedans. Il lui sembla alors apercevoir un papier blanc. Pourtant, il se rappelait très bien avoir vidé la boîte postale la veille… Intrigué, il regagna sa maison au pas de course pour y chercher la clé du casier métallique.
Les doigts frigorifiés, il inséra la clé dans la serrure et lui imprima une rotation.
A l’intérieur, il découvrit une feuille blanche sur laquelle figuraient les mots suivants :
A trop vouloir chercher la vérité,
on risque de s’y brûler les ailes.
 
I comme Icare.
A en croire la couleur et l’aspect des lettres, la phrase avait été écrite avec … du sang !
De toute évidence, ce message était une menace. De qui vient-elle ? se demanda Joshua. Et comment ont-ils su pour l’existence de mon enquête ?….
Pris de bouffées de chaleur, il se hâta de regagner l’intérieur de la maison, en jetant des regards inquiets derrière et autour de lui.
Une fois dedans, il ferma la porte d’entrée à double tour. Il avait la chair de poule, mais il ne savait pas si c’était à cause du froid ou de la terreur qui venait de le saisir. Il décida de prendre la direction de la cuisine, où il avait l’intention de se préparer un café pour se réchauffer.
Pendant qu’il remplissait d’eau le réservoir de la cafetière, un bruit parvint à ses oreilles, venant du salon. Un éternuement. Quelqu’un s’est introduit chez moi ? s’affola-t-il.
Une vague de panique déferla en lui.
Il balaya des yeux le plan de travail de la cuisine, jusqu’à ce qu’ils se posent sur le bloc de couteaux, en bois. Sur le coup, Joshua ne le vit plus comme un ustensile de cuisine, mais plutôt comme un fourreau renfermant des armes blanches. De combat.
Après une courte hésitation, il s’en approcha et se saisit du plus gros couteau, sans même réfléchir. Son cerveau s’était déconnecté, ne laissant plus filtrer qu’une sensation brute, surgie de ses entrailles. Qu’il n’avait jamais ressentie.
L’instinct de survie.
Et si cette personne était armée ? craignit-il soudain.
Son rythme cardiaque s’emballa, mais ce n’était pas le moment de flancher.
Il s’avança vers la porte donnant sur le salon, les jambes fébriles. D’une main hésitante, il la poussa lentement, puis la referma avec une délicatesse infinie afin d’asphyxier le claquement.
Il parcourut à pas de velours le couloir qui débouchait sur le salon, son cœur martelant sa poitrine.
Parvenu au bout, il se risqua à mettre à découvert une partie de son crâne pour envoyer un œil à la pêche aux informations…

7.

A chaque fois que Roy Harrison se voyait dans l’obligation de fréquenter un centre hospitalier, c’était au Parkland Memorial Hospital qu’il allait. Localisé au nord-ouest du cœur de Dallas, cet établissement est classé parmi les plus grands centres d’enseignement hospitalier du pays et détient le record de naissances sur tout le territoire national.
Ce matin-là, Roy s’y rendait à cause de douleurs abdominales très violentes. Cela faisait plusieurs semaines que le bas de son ventre était victime de faibles douleurs passagères, mais dernièrement il subissait des contractions d’une toute autre nature. Beaucoup plus intenses. Jusqu’à atteindre, par moments, un seuil difficile à supporter. Jamais Roy n’avait ressenti pareille sensation. Une sensation très étrange, comme s’il perdait le contrôle de son corps durant ces pics de souffrance paroxystique.
Il gara son gros Ram 1500 Laramie Longhorn dans le parking visiteurs et s’achemina vers l’entrée principale.
En traversant le hall, un changement s’opéra en lui. Préservé de toute appréhension jusque-là, il se mit soudain à stresser et, très vite, l’angoisse rythma chacun de ses pas. Etait-ce la vision, tout autour de lui, de malades, d’estropiés et d’accidentés qui avait provoqué cet accès subit d’inquiétude ?
A l’accueil du service d’imagerie, une hôtesse s’occupa des formalités administratives, puis l’orienta vers la salle d’attente.
Moins de dix minutes s’écoulèrent, et une femme en blouse blanche, aux formes généreuses, lui demanda de la suivre jusqu’à la salle d’imagerie. Une fois les clichés de la radiographie pris, Harrison fut invité à retourner dans la salle d’attente.
Une grosse demi-heure plus tard, la femme plantureuse refit son apparition et demanda à Harrison de l’accompagner à nouveau dans la salle d’imagerie pour passer un scanner, ainsi qu’une IRM.
Quand Roy se rassit dans la salle d’attente, il gambergea à plein régime. Pour quelle raison avait-il eu droit à ces deux examens supplémentaires ? … Malgré la présence de plusieurs personnes autour de lui, il se sentait seul au monde. L’angoisse reprit possession de son esprit. Si durement qu’il éprouva le besoin de penser à autre chose. Instinctivement, il attrapa le premier magazine qui lui tomba sous la main.    
Après un long moment, un homme typé indien pénétra dans la salle où Roy patientait en lisant un article consacré à la musique country.
— Monsieur Harrison ?
L’intéressé leva les yeux vers l’homme en blouse blanche, sur laquelle était mentionnée la spécialité du médecin en question :
Docteur Sunil Pauling, cancérologue
Ce fut un véritable choc pour Roy.
— Si vous voulez bien me suivre dans mon bureau, proposa le spécialiste avec un sourire professionnel, éclatant de blancheur.
Roy s’exécuta et fut conduit dans une petite pièce, où il flottait une odeur aseptique.
— Monsieur Harrison, je vais jouer la carte de la sincérité, comme j’ai coutume de le faire dans ce genre de cas. Les résultats des clichés ne sont pas bons. Pas bons du tout.
Roy était suspendu aux lèvres de l’oncologue.
— On a décelé une grosse tumeur, au niveau de votre pancréas…
Le pancréas ? s’affola Harrison, qui savait que le cancer de ce viscère est l’un des plus difficiles à guérir.
— La taille de la tumeur est telle que c’est inopérable, enchaîna Pauling. Mais ce n’est pas tout, il y a un autre problème…
Harrison s’arrêta de respirer pour se concentrer sur ce qui allait suivre.
— On s’est aperçu que vous aviez de nombreuses métastases, disséminées dans d’autres organes.
Le vieil homme était abasourdi.
— Vous allez enclencher un traitement ? interrogea-t-il d’une voix vacillante.
— Vu votre état général, on va oublier la chimiothérapie. Vous avez ces douleurs très virulentes depuis quand exactement ?
— Quelques jours.
Le médecin ne put réprimer un froncement de sourcils, furtif mais perceptible.
— Ça veut dire que la progression de votre cancer est très rapide… On va essayer la radiothérapie, mais je ne vous cache pas qu’il y a peu d’espoir car…
Le cancérologue continua de parler, mais Roy ne faisait plus l’effort de comprendre le sens des mots qui sortaient de sa bouche. Ses paroles n’étaient plus qu’une rumeur confuse, qu’il entendait au loin.
Il regarda droit devant lui, les yeux dans le flou, fixant le décor. En arrière-plan, au-dessus de la tête de Pauling, était accroché au mur le Serment d’Hippocrate, ce document rédigé au IVème siècle av. J.-C. qui jette les bases de la déontologie médicale.
Brusquement, il interrompit le monologue du docteur.
— Combien ?
Pauling avait pertinemment saisi le fond de la question de son patient, mais il feignit de ne pas comprendre, pour gagner quelques secondes avant d’annoncer le verdict fatal.
— Combien de temps me reste-t-il à vivre ? compléta Harrison.
— C’est difficile à estimer. Au mieux quelques mois, au pire quelques semaines voire moins…
La sentence terrassa Roy.
Se levant d’un bond, il quitta le bureau du cancérologue, sans prêter attention aux paroles de ce dernier, qui tentait de le raisonner en lui parlant de soins palliatifs.
Ivre de détresse, Harrison titubait parmi les gens qui animaient l’hôpital, bouleversé à l’idée de savoir que ses jours lui étaient comptés. Et si je n’avais pas le temps de révéler au monde entier le secret que je détiens ?

8.

Son couteau de boucher en main, Mandley eut la surprise de découvrir, près de la cheminée, une femme menue, mesurant environ 1,60 m. Elle se tenait debout, immobile. Ses longs cheveux noirs encadraient un visage de forme triangulaire, au teint d’albâtre. Percée de deux prunelles noir de jais, la figure de cette inconnue, visiblement d’origine asiatique, donnait l’impression de sortir tout droit d’un vieux film en noir et blanc.
— Je ne pense pas que le couteau soit nécessaire, signala-t-elle calmement.
— Qui êtes-vous ? aboya Mandley.
Cette mystérieuse femme n’était pas armée, et elle n’avait pas non plus l’air de vouloir engager une lutte avec Joshua. Elle se contentait de le fixer, en restant immobile.
— J’aimerais bien savoir qui vous êtes et ce que vous foutez chez moi ! lança Mandley en essayant de dégager un maximum d’agressivité.
L’inconnue s’avança vers lui :
— Meï Wang, je suis votre équipière. Enchantée, dit-elle en tendant sa main gauche.
Joshua honora l’empoignade proposée, tout en cachant derrière son dos la main qui tenait le couteau.
— Euh… Joshua Mandley… Enchanté également, répondit-il, gêné.
— Je tiens à m’excuser de vous avoir fait peur. En fait, je vous ai joué un petit tour. J’ai sonné puis j’ai enjambé la haie pour aller me cacher dans la terrasse, sous la table. Et je suis rentrée quand vous êtes sorti dans le jardin.
— Ah, d’accord ! réagit Joshua en secouant la tête plusieurs fois d’un air ahuri.
Puis, soucieux de redorer le blason de sa virilité :
— Ne vous inquiétez pas, vous ne m’avez pas fait si peur que ça, mentit-il, la carotide encore ébranlée.
— J’espère que vous ne m’en voulez pas trop, c’était juste un petit test, histoire de voir à qui ils ont confié cette nouvelle enquête sur l’un des plus grands mystères qu’ait connu notre pays.
Auquel j’ai lamentablement échoué, réalisa Joshua. Mais pourquoi diable a-t-elle voulu me tester ?
— Rassurez-vous, ajouta Wang, ce n’était pas du sang mais de la peinture.
J’ai l’air d’avoir eu si peur que ça pour qu’elle se sente obligée de me rassurer ? s’interrogea Mandley.
— Vous désirez un café ? proposa-t-il pour ne pas rester enlisé dans l’embarras.
— Volontiers.
*
 
L’odeur de café embaumait la cuisine de Mandley.
— Alors comme ça, vous êtes une spécialiste de l’affaire JFK, débuta-t-il pour briser le silence.
— Je suis avant tout professeur de psychologie à l’université de Columbia, mais à côté de ça je m’intéresse depuis longtemps à la mort de Jack.
Mandley fronça les sourcils.
— Vous vouliez dire John, je suppose.
Wang prit un air indigné.  
— Vous ne savez pas que c’est comme ça que le surnommaient sa famille et ses proches ?
— Non, je l’ignorais.
Le silence s’installa à nouveau entre eux. Wang regardait son futur équipier à peu près de la même manière que Christophe Colomb et son équipage avaient dû observer les tous premiers indigènes rencontrés sur l’île San Salvador, en 1492. Tandis que Mandley se demandait pourquoi elle employait un surnom réservé aux proches de Kennedy, jugeant cette marque d’affection surprenante.      
— Mon doctorat portait sur l’impact psychologique qu’a eu son assassinat sur la population américaine, reprit Wang. J’ai créé une association consacrée à la recherche de la vérité, qui compte presque deux cents chercheurs et plusieurs milliers d’adhérents. Je donne également de nombreuses conférences liées à ce drame, sur le territoire national et même à l’étranger.
— Ben dites donc, vous êtes une acharnée, plaisanta Joshua pour détendre l’atmosphère.
Mais sa blague n’eut pas l’effet escompté. Le visage de Wang s’était durci. Apparemment, elle n’était pas disposée à rire sur le sujet.
A court d’inspiration, Mandley enchaîna maladroitement :
— Je n’aurais jamais cru qu’une thèse puisse être basée sur un tel sujet.
Wang posa sur lui un regard soupçonneux.
— Serait-ce une façon de vous venger de ma petite entrée surprise ?
— Pas du tout, s’en défendit Joshua. C’est juste que, sans vouloir vous offenser, je ne saisis pas trop les tenants et aboutissants d’une telle thèse.
— Ça, c’est bien un raisonnement de scientifique, rétorqua Wang. Pour votre gouverne, sachez que l’assassinat d’un chef d’état aussi populaire et aimé que l’était Kennedy a affecté la conscience collective du peuple américain.
Pour illustrer combien l’émotion avait été intense, Wang rappela que parmi les citoyens informés de la triste nouvelle, plus de la moitié avaient pleuré ; quatre sur cinq avaient ressenti la perte d’un être très proche et très cher ; neuf personnes sur dix avaient même avoué avoir été affecté physiquement, à travers des troubles psychosomatiques et des insomnies à répétition. Une phrase, prononcée par un présentateur du journal de NBC, résumait bien l’état d’esprit général : « Qui que vous soyez, vous vous souviendrez toujours du lieu où vous étiez et de ce que vous faisiez lorsque vous avez appris la mort du président Kennedy. »
Wang précisa ensuite que cet assassinat avait effacé en quelques secondes l’innocence et l’optimisme caractérisant la période de l’après-guerre, marquée par une économie prospère. Les balles tirées sur LE personnage emblématique des Etats-Unis symbolisaient les tous premiers coups portés au « rêve américain » et à l’espoir de paix et de monde libre qu’il véhiculait.
Mandley, qui ne s’était pas encore totalement remis de la menace dont il avait cru être l’objet, donnait l’impression d’écouter à moitié. Wang interpréta une telle attitude comme de l’indifférence intentionnelle. Bon sang, quel genre de gars ils m’ont collé ? se demanda-t-elle. Elle s’empressa de sonder l’opinion de son futur équipier :
— Quel est votre avis sur ce qui a été considéré comme « le » crime du vingtième siècle ?
— D’après moi, Kennedy a été tué par un tireur solitaire qui s’appelait Lee Harvey Oswald.
Wang leva les yeux au ciel et poussa un soupir de désespoir.
— Je l’aurais parié… La plupart des scientifiques que j’ai rencontrés avaient un esprit trop conformiste pour oser contredire la version officielle. Vous avez lu le rapport Warren en entier, au moins ?
— Non. Juste les passages qui abordent les points techniques, répondit Mandley en toute franchise.
— Comment pouvez-vous avoir un avis objectif sur cet assassinat si vous n’avez pas eu connaissance de tous les éléments de l’affaire ? s’insurgea Wang.
Joshua nota une soudaine antipathie dans la voix de la jeune femme.
— Les émissions et les documentaires commémoratifs que j’ai vus m’ont paru très clairs.
Mandley eut l’impression que de la fumée s’échappait du crâne de sa future collaboratrice. 
— Le mot « clair » est à bannir quand on parle de cette affaire, souligna-t-elle d’une voix qui trahissait de l’irritation. Elle est tout sauf claire.
Pourquoi elle réagit aussi sèchement ? s’étonna Mandley. On ne fait que discuter.
Comme il ne semblait pas convaincu, Wang lui décocha habilement :
— Si le verdict est aussi évident que vous le prétendez, expliquez-moi pourquoi on nous a engagés alors.
— Pour confirmer la version officielle, voilà tout.
— Et cela ne vous paraît pas étrange de devoir confirmer une conclusion censée être sûre ?
Un doute jaillit dans l’esprit de Mandley.
— En tant que spécialiste, vous en pensez quoi ?
— Il s’agit évidemment d’un complot, affirma Wang en insistant bien sur le mot « évidemment ».
Mandley n’avait jamais cru à la thèse du complot. A ses yeux, toutes les théories conspirationnistes qui gravitaient autour de la mort de JFK n’étaient que purs fantasmes et spéculations formulés par ceux que l’on appelle les « théoriciens du complot », ces personnes qui versent à outrance dans la subversion, parfois jusqu’à la paranoïa.
Voyant que son futur équipier paraissait déconcerté, Wang développa :
— La visite de Jack à Dallas était une aubaine pour ceux qui voulaient se débarrasser de lui. En 1963, cette ville était si meurtrière qu’en l’espace d’un mois, elle comptabilisait plus de meurtres qu’il n’y en avait dans toute l’Angleterre. Une situation due à un laxisme de la municipalité sur les ventes d’armes, qui ne requéraient ni papiers d’identité, ni autorisation, ni période probatoire à l’acquisition d’une arme à feu.
Bien décidé à défendre son point de vue, Mandley précisa :
— Ce laxisme n’existait pas qu’à Dallas. Le deuxième amendement de notre Constitution a toujours eu, depuis sa création en 1791, la voie royale dans notre pays.
— Certes, mais Dallas n’était pas n’importe quelle ville. Elle était considérée comme le bastion des plus fervents détracteurs de Jack.
— Notre pays a connu des périodes bien plus rebelles et sanglantes que le début des années 60. Les années 20, par exemple, avec la prohibition de l’alcool et son marché illicite. Les bandes du crime organisé, qui menaient alors une véritable guerre contre les politiciens, ne reculaient devant rien pour faire prospérer leur business. Et pourtant, aucun président n’a été tué pendant cette période.
Wang se resservit une tasse de café, se donnant ainsi le temps de choisir ses mots pour formuler un bon contre-argument. Mais, désirant profiter de ce temps mort pour satisfaire sa curiosité, Mandley contraria ses plans :
— Et qui donc, selon vous, serait à l’origine de ce complot ?
Piquée au vif, la jeune femme lâcha :
— C’est une caméra cachée ?
Elle fit mine d’inspecter la pièce autour d’elle.
— Où est la caméra ? railla-t-elle. Enfin mon pauvre vieux, si je le savais, je ne serais pas là. Et vous non plus, d’ailleurs.
Je sens que bosser avec elle ne va pas être de tout repos, pensa Mandley.
— Vous n’avez même pas une petite idée ? insista-t-il.
— Aucune piste ne se démarque véritablement. Toutes sont envisageables. Et croyez-moi, la liste est longue parce que Jack défendait beaucoup de valeurs et d’idées louables. Or, comme on dit, « un homme sans ennemis est un homme sans valeur. »
Consciente que détailler le sujet nécessiterait plusieurs heures, Wang abrégea :
— Jack avait de nombreux ennemis, à cause de sa stratégie politique qui prévoyait des réformes gênantes pour un tas de gens, mais aussi à cause de son charisme et de sa réussite insolente, tant sur le plan professionnel que personnel.
— Il paraît effectivement qu’il enchaînait les conquêtes féminines.
Cette remarque sur la vie intime de JFK sembla déplaire à Wang.
— Bref, enchaîna-t-elle, tout cela lui a valu de recevoir, rien qu’au cours des six mois précédant sa mort, pas moins de quatre cent lettres de menaces de mort.
— Tous les présidents font l’objet de menaces, ce n’est un secret pour personne. Vu que leur fonction les place au centre d’énormes enjeux, ils sont la cible de tentatives d’intimidation. De plus, en tant que figure symbolique du pays, ils cristallisent la rancœur de tous les mécontents du système.
— Bon, si on passait aux choses sérieuses ? proposa Wang, impatiente. Par quoi on commence ?
Joshua allait pouvoir reprendre les rênes du dialogue.
— La première étape va consister à passer au crible l’arme du crime, le Mannlicher-Carcano d’Oswald.
— Il faut donc se rendre au centre des archives nationales, c’est là qu’il est conservé.
— Pas besoin. Il a déjà été transféré dans mon laboratoire.
— Ah bon ?
— Vous n’étiez pas au courant ?
— On m’a juste dit que je devais collaborer avec vous et que vous vous chargeriez de me communiquer les consignes liées à l’organisation de l’enquête. La seule chose qu’on m’a précisée avec insistance, c’est que les investigations devaient rester secrètes et que je ne devais en référer à personne, sous aucun prétexte…
Elle s’interrompit, hésitant à dévoiler le fond de sa pensée, et termina finalement sa phrase :
— Même sous une quelconque pression ou d’éventuelles menaces.

9.

Staten Island,
aux abords du littoral
 
Le regard d’un guetteur, posté dans une voiture, jonglait entre la rubrique sportive du New York Times et le rétroviseur extérieur, dans l’attente des deux « cibles ». Tandis qu’il survolait le compte-rendu du match de base-ball de la veille ayant opposé les Yankees de New York aux Red Sox de Boston, ses dents trituraient un chewing-gum. Pour mieux supporter l’écoulement monotone du temps, il alluma une cigarette. J’arriverai jamais à arrêter de fumer tant que je continuerai ce métier.
Il vit poindre dans le rétroviseur deux voitures, au bout de la ligne droite qui s’étirait derrière lui. Une Chevrolet Spark électrique bleue, suivie d’une Chery QQ4 rouge.
Quand les deux véhicules furent à sa hauteur, il se pencha vers la boîte à gants pour ne pas exposer son visage. La Chevrolet arriva devant la barrière levante du NYIN, et il prit son smartphone pour composer un numéro :
— Ils viennent d’arriver à l’Institut.
— Bien reçu, lui répondit une voix rauque.
Quelques minutes plus tard, le fourgon d’une société de télécommunication se gara devant la maison de Mandley. Deux hommes en uniforme de travail en descendirent, munis chacun d’une mallette. L’un avait une carrure massive, le crâne rasé et plusieurs balafres sur le visage. L’autre, à la silhouette filiforme, avait des lunettes, des cheveux blonds bouclés et un visage poupin, aux traits angéliques.
Bien que vêtus d’une combinaison légère, ils n’étaient pas gênés par le froid sibérien car ils avaient l’habitude d’affronter des températures extrêmes. A l’aide d’un jeu de clés, ils franchirent d’un pas assuré l’obstacle du portail et réussirent à pénétrer dans la maison.
Une fois la porte refermée, l’homme à la silhouette imposante tira les rideaux pour masquer toutes les ouvertures de l’habitation, au rez-de-chaussée ainsi qu’à l’étage. Pendant ce temps, son partenaire posa les deux attachés-cases sur la table du salon et s’affaira à en extraire tout le matériel contenu à l’intérieur.
— Je vais m’attaquer à l’ordinateur, lança-t-il de sa voix cristalline à l’homme aux cicatrices quand celui-ci fut de retour dans le salon.
— OK. Moi je vais commencer à planquer les micros et les caméras.
*
L’épisode neigeux n’avait pas empêché Rosa Kraps, qui était une femme pleine de courage, d’aller promener Charlie, son Terrier Gallois à la robe noir et feu, comme elle le faisait chaque jour.
Pour le plus grand plaisir de Rosa, son quartier était devenu un paradis blanc, offrant une atmosphère paisible et onctueuse. De retour de sa balade matinale, elle aperçut la camionnette garée devant le domicile de son voisin. Je vais profiter de l’occasion, se dit-elle tandis qu’un bus passait à ses côtés.
Depuis deux semaines, Rosa, âgée de quatre-vingt-douze ans, avait un problème avec sa Boîte Internet, cet étrange appareil dont elle avait pendant longtemps refusé d’entendre parler et qu’elle avait finalement accepté d’acquérir sous la pression de ses enfants. Au début, tout avait fonctionné à merveille, et elle avait même pu voir des vidéos de ses petits-enfants chéris, vivant à l’autre bout du pays. Mais dès la première défaillance, la situation s’était gâtée. Elle avait alors tenté de joindre par téléphone plusieurs fois par jour la compagnie qui lui avait placé cette maudite boîte, en vain. A chaque tentative, elle tombait sur un répondeur vocal qui lui suggérait de réparer le problème en se connectant à Internet. Une totale aberration puisque, justement, elle n’avait plus de connexion Internet. Sans compter que, du haut de son âge très avancé, Rosa était dépassée par toute cette technologie, et elle était absolument incapable de résoudre le dysfonctionnement toute seule. Pour sortir de cette impasse, il lui fallait une aide concrète. L’intervention d’un être humain, en chair et en os.
D’un pas déterminé, elle prolongea sa promenade jusque devant le portail de son voisin, Joshua Mandley.

10.

La cellule « Résolution d’Enigmes Historiques » faisait partie d’un secteur regroupant plusieurs bâtiments empruntés aux civilisations précolombiennes, piochés parmi les plus célèbres cités incas et mayas. Tous étaient ornés de la même végétation équatoriale que l’on trouve dans les sites amérindiens d’origine. Une végétation toutefois artificielle, apte à résister aux rigueurs de l’hiver.
Pour entrer dans les locaux de la cellule, Mandley dut se soumettre à la vérification biométrique de son iris. La première salle dans laquelle les deux collaborateurs pénétrèrent était les vestiaires. Mandley invita Wang à se débarrasser des objets électroniques qu’elle avait sur elle avant d’enfiler une combinaison intégrale, afin d’éviter tout risque de pollution biologique.
Leurs combinaisons revêtues, ils franchirent le sas pour atterrir dans une « salle blanche » où la température, l’humidité et la pression relative de l’air étaient maintenues à des niveaux précis, de sorte à contrôler la « concentration particulaire » qui y régnait.
Mandley se rendit dans la salle de stockage et en revint avec une longue boîte en Plexiglas dans les bras, qui renfermait le célèbre fusil. Il prit la direction de la salle d’analyse numéro 1, invitant Wang à le suivre.
Arrivé près d’une petite table, il y posa la caisse transparente destinée à assurer la conservation préventive de l’arme.
Avant de desceller la boîte protectrice, il prit le temps d’en admirer le contenu. Le fusil reposait sur une nappe blanche, sa lunette était montée. A côté de l’arme, il y avait un petit écriteau blanc indiquant :
 
Fusil Mannlicher-Carcano
Pièce à conviction de la Commission 139
Pièce à conviction du FBI 14
— Vous l’avez déjà vu ? demanda-t-il à Wang.
— Plusieurs fois, répondit-elle sans émotion particulière.
— Pour moi, c’est une première. Et je dois avouer que c’est assez impressionnant de voir de près la fameuse arme de Lee Harvey Oswald.
De nombreuses preuves indiquent que cette arme, retrouvée par la police au cinquième étage du Texas School Book Depository, était la propriété d’Oswald : des photographies authentifiées, une empreinte palmaire, le témoignage de son épouse qui avait reconnu le fusil en question…
Une interrogation suscitait l’intérêt de Joshua.
— Y a-t-il déjà eu des analyses ADN sur ce fusil ?
— Aucune. Comme vous devez certainement le savoir, ce n’est qu’en 1985 que le britannique Alec Jeffreys a mis au point la première technique d’analyse de l’ADN permettant de caractériser un être humain. Or, le tout dernier rapport officiel date de 1979.
— Il n’y a pas eu d’autres investigations depuis celles menées par le HSCA ?
— Négatif.
Voyant que Mandley paraissait étonné, Wang expliqua :
— L’assassinat de Jack est considéré depuis longtemps par les autorités comme un dossier classé, ce qui signifie arrêt des investigations. Sauf cas exceptionnel, comme par exemple l’exhumation d’Oswald décidée en octobre 1981, suite à la parution d’un livre soutenant qu’un agent secret russe était enterré à la place d’Oswald. Mais cette théorie a été démentie grâce à son identification dentaire, qui a confirmé que c’était bien Oswald qui se trouvait dans le cercueil.
Meï déglutit.
— En fait, depuis le HSCA, il n’y a plus que les chercheurs privés et indépendants qui travaillent dessus. Et malheureusement, ils n’ont pas accès aux pièces à conviction.
Mandley réalisa soudain le privilège qui lui était offert. Alors qu’il avait le front collé à la vitre, un détail l’interpella :
— Comment Oswald a-t-il fait pour transporter ce fusil de chez lui jusqu’à la scène de crime sans attirer l’attention ? Il doit mesurer à peu près…
Il tenta d’en apprécier la taille.
— 1,295 mètre quand il est monté, spécifia Meï avant qu’il ait fini. Et environ 88,5 centimètres démonté.
— Ça reste quand même long.
— Pour information, le fusil n’était pas entreposé dans le logement qu’occupait Oswald à Dallas mais dans le garage des Paine, à Irving, où vivaient son épouse et ses deux filles. Et en ce qui concerne son transport, Oswald a vraisemblablement utilisé un sac en carton d’une longueur de 96 centimètres.
— Pourquoi dites-vous vraisemblablement ?
— Parce que le témoignage des deux témoins qui ont vu ce sac a soulevé une controverse.
— C’est-à-dire ?
— D’après Buell Frazier, un collègue de boulot d’Oswald qui habitait non loin des Paine et qui avait l’habitude de prendre Oswald dans sa voiture pour l’amener à Dallas, Oswald portait bien un paquet sous le bras, le matin du 22 Novembre 1963.
Les yeux de Meï se firent plus expressifs :
— Le problème, c’est qu’il y a eu une polémique à propos de la longueur de ce sac.
Joshua fixa son équipière d’un air intrigué.
— Buell Frazier et sa sœur ont tous les deux estimé que cet emballage mesurait environ 70 centimètres, poursuivit Wang.
— OK…, fit Mandley en oscillant légèrement la tête. Et leurs témoignages sont fiables ?
— Celui de Buell est basé sur deux repères assez convaincants. Premièrement, la position du sac dans la voiture coïncidait avec une longueur de 70 centimètres. Et deuxièmement, Buell a suivi Oswald sur plusieurs centaines de mètres durant le trajet entre sa voiture et le TSBD, et, selon lui, Oswald, qui ne mesurait qu’1m75, portait le sac de telle manière qu’il ne pouvait en aucun cas renfermer le fusil. Car une extrémité du sac était sous son aisselle et l’autre dans le creux de sa main, ce qui correspond à une distance bien inférieure à 88,5 centimètres.  
Le visage de Mandley se tordit en une grimace dubitative.
— L’empreinte digitale de l’index gauche d’Oswald ainsi que l’empreinte de sa paume droite ont été relevées sur le sac, rajouta Wang, ce qui prouve qu’il l’a transporté. Par contre, l’expert du FBI n’a pas décelé la moindre preuve, qu’elle soit physique ou chimique, indiquant que cet emballage a abrité une carabine.
— Et donc ? interrogea Mandley, dont la curiosité était aiguisée.
— La commission Warren a préféré accorder plus de crédit à d’autres éléments que le souvenir visuel des Frazier.                                                                           
— Comme ?
— Le fait qu’Oswald ait répondu à Buell Frazier, quand celui-ci lui a demandé par curiosité ce que contenait le sac, qu’il s’agissait de tringles à rideaux. Or la chambre qu’il occupait à Dallas était déjà munie de rideaux, et on n’a retrouvé aucune trace de tringles dans le dépôt de livres ou les alentours. Autre argument : Oswald ne se rendait jamais en semaine chez les Paine. Uniquement le week-end. Or là, étrangement, il a bouleversé ses habitudes en y allant un jeudi soir. Tout porte à croire qu’il y est allé pour récupérer son fusil.
— C’est fou ! lâcha Joshua.
— Ce qui est vraiment fou dans cette affaire, c’est que les ambiguïtés de ce genre sont légion dans le rapport Warren. Et je vous prie de croire que certaines sont de véritables casse-têtes.
Ce simple exemple projeta Mandley au cœur de l’incroyable phénomène de dualité dont il avait tant entendu parler à propos de l’affaire JFK, sans jamais y prêter de réelle considération. Pour la première fois de sa vie, il entrevoyait pourquoi la mort de Kennedy perdurait comme un mystère inextricable.
Wang jugea bon de recadrer la situation :
— Ce dont on est sûr, c’est qu’il a été formellement démontré qu’il s’agit bien de l’arme du crime.
Elle dressa son index vers le plafond :
— Mais malgré toutes les études conduites sur ce fusil et les projectiles utilisés, il subsiste une inconnue. Et elle est de taille…

11.

Les deux visiteurs qui s’étaient clandestinement introduits chez Mandley furent interrompus en pleine activité par une sonorité aigüe.
— Merde ! pesta l’homme au physique de geek.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— On attend.
Le silence investit la pièce, bientôt brisé par une seconde sonnerie.
— On dirait que ça insiste, s’inquiéta le cerveau du tandem.
— Qui ça peut être ?
— J’en sais rien. Le facteur est déjà passé et…
Une voix sourde, affaiblie par les murs, parvint jusqu’à eux :
— Monsieur Mandley !
La « tête » du duo réfléchit à toute vitesse, brassant des tas de scénarios. On ne peut pas se permettre le moindre faux pas. Il réagit promptement :
— A la voix, c’est une femme. Reste ici, je vais aller voir ce qu’elle veut.
Il sortit pour aller à la rencontre de la visiteuse persévérante.
— Bonjour ! lança-t-il quand il fut face à madame Kraps, en s’efforçant de produire son plus beau sourire. Vous désirez ?
Rosa, qui s’était attendue à voir débarquer son voisin, fut surprise.
— Monsieur Mandley est là ?
— Oui, mais il est au téléphone. Un appel important. Du coup, il m’a demandé d’aller voir qui c’était à sa place.
— C’est parfait, car c’est justement avec vous que je voulais parler… Alors voilà, je suis cliente chez vous et je n’ai plus de connexion Internet depuis deux semaines.
L’homme aux traits angéliques fut rassuré.
— Je comprends votre situation ma p’tite dame, renvoya-t-il avec diplomatie. Je veillerai dans la journée à ce qu’un collègue vienne s’occuper de votre cas.
Rosa ne parut pas satisfaite.
— Je suis désolée que ça tombe sur vous, mais sachez que je ne me contenterai pas d’une vague promesse. Je veux être sûre que mon problème soit résolu.
Ce sera un jeu d’enfant, songea le faux employé, qui était un petit génie de l’informatique et des télécommunications.
— D’accord. Ce que je vous propose, c’est de passer regarder ça quand j’en aurais fini avec monsieur Mandley, dans disons… une demi-heure. Ça vous va ?
— Parfait ! répondit Rosa, retrouvant le sourire.
Soudain, au bout de sa laisse, Charlie s’agita en reniflant le pantalon du prétendu employé, à travers les barreaux du portail. Le chien se mit à grogner, puis à aboyer méchamment.
— Charlie, calme-toi ! ordonna Rosa, étonnée de la réaction de son amour de toutou.
Puis, se tournant vers l’homme en uniforme de travail :
— Veuillez l’excuser, il réagit souvent comme ça avec les personnes qu’il ne connaît pas. Il lui faut un petit temps d’adaptation.
— Aucun souci. On se dit à tout à l’heure ? lança le faux employé pour mettre un terme à la conversation.
— Entendu, acquiesça Rosa en regardant furtivement par-dessus l’épaule de son interlocuteur.
Sur ce, elle tourna les talons et se dirigea vers sa maison, en sermonnant son Welsh Terrier comme si de rien n’était. Mais sous son crâne, la suspicion avait germé. Et pour cause : Charlie n’aboyait jamais après les gens. C’était arrivé une seule fois depuis qu’elle l’avait acheté après la mort de son mari, quand un voleur s’était introduit chez elle, en pleine nuit. De plus, grâce aux coups d’œil que Rosa avait jetés vers la maison de Mandley, elle avait remarqué que les rideaux des fenêtres du rez-de-chaussée étaient tirés. Une chose que son voisin ne faisait jamais. Kraps le savait puisqu’elle était une adepte du « voyeurisme de voisinage ». C’était son passe-temps favori, auquel elle consacrait une bonne partie de son temps depuis la perte de son regretté époux.
Tandis qu’elle marchait sur le trottoir enneigé, Rosa essayait de se remémorer où elle avait rangé le papier sur lequel était noté le numéro de téléphone que Mandley lui avait communiqué le lendemain de son aménagement dans le quartier, lors d’une visite qui lui avait fait très plaisir puisqu’elle n’avait pas revu Joshua depuis longtemps.

12.

Dans la salle d’analyse numéro 1, Wang annonça d’un ton catégorique :
— Aucune preuve n’a été en mesure, dans aucun des rapports officiels, de démontrer que c’est Oswald qui a appuyé sur la détente de son Mannlicher-Carcano.
Elle rappela à Joshua que les enquêteurs de l’époque s’étaient heurtés à une absence d’empreintes digitales sur le fusil, alors que tout portait à croire qu’Oswald n’avait pas de gants ce matin-là.
— En tout et pour tout, les experts n’ont relevé qu’une seule empreinte concluante sur le fût du canon. Une empreinte palmaire. Rien sur la crosse ou la détente.
— D’après les rapports que j’ai lus cette nuit, ils ont décelé des motifs de dermatoglyphes sur le chargeur, en face de la détente.
— Oui, mais vous avez aussi dû lire que ces motifs étaient insuffisants pour obtenir une empreinte digitale exploitable.
A la voix de Wang, Mandley comprit que les hostilités allaient reprendre. Car son équipière avait prononcé sa phrase avec une intonation sèche, qui avait des allures d’invitation à monter sur un ring de boxe.
— Quoiqu’il en soit, cette absence d’empreintes a une explication, indiqua-t-il. Elle est due à la mauvaise qualité du bois et du métal.
— Mouais, on va dire ça… De toute façon, le nœud du problème n’est pas là. Rien ne permet de dire que cette empreinte a été déposée sur l’arme le 22 Novembre 1963, étant donné l’impossibilité de « dater » le moment où elle a imprégné le fût. Sachant qu’Oswald était en possession de l’arme depuis le mois de mars et qu’il l’avait déjà manipulée plusieurs fois avant, la présence de son empreinte n’a rien d’étonnant.
— Certes, mais si on part sur ce terrain, rien ne permet de dire non plus qu’elle n’a pas été déposée ce jour-là, riposta Joshua.
Wang haussa les épaules.
— En manque d’empreintes digitales probantes, continua-t-elle, les enquêteurs ont analysé les fibres retrouvées sur le fusil.
— Et l’expertise a conclu qu’elles étaient identiques à celles provenant de la chemise que portait Oswald, décocha Mandley avant que Wang n’aille plus loin dans son explication. 
Elle le défia du regard, puis riposta aussi sec :
— Mais là aussi, ces fibres sont inexploitables. Car on n’a aucun moyen de savoir si elles ont été déposées sur l’arme le jour de l’assassinat ou avant.
— Au risque de me répéter, je suis d’accord avec vous sur le fait que ça n’incrimine pas Oswald, mais ça ne l’innocente pas non plus.
Wang eut une moue dédaigneuse.
— Passons aux témoignages. Plusieurs personnes ont affirmé avoir vu un homme à la fenêtre d’où furent tirés les coups de feu, avant et même pendant l’attentat. Mais tous ces témoins ont déclaré sous serment « être dans l’impossibilité d’identifier la silhouette aperçue, parce qu’ils ne l’ont pas vue assez nettement et assez longtemps. »
— Vous oubliez Brennan. Lui a reconnu Oswald.
— Faux ! torpilla Wang. Les autorités auraient bien aimé s’appuyer sur le témoignage de Brennan pour inférer qu’Oswald se trouvait à la fenêtre fatale au moment des tirs. Mais sa déposition contenait trop d’erreurs et d’imprécisions. Du coup, la commission Warren n’a pas pu tenir compte des déclarations de Brennan pour statuer sur l’identité de l’individu posté au cinquième étage du TSBD. Elle s’en est servie seulement pour étayer que les coups de feu ont été tirés depuis la fenêtre « fatale ». Résultat des courses, je le redis : aucun témoin oculaire n’a été en mesure d’attester que c’est Oswald qui se trouvait à cette fenêtre juste avant les tirs.
A l’image d’un combat de boxe, les deux enquêteurs se rendaient coup pour coup, à tour de rôle. Mais à ce jeu-là, Wang avait plus d’entraînement que Mandley. 
— Et le test à la paraffine ? relança-t-elle. Il s’est certes révélé positif sur les mains d’Oswald, ce qui confirme qu’il s’est bien servi d’un revolver pour tuer Tippit, le policier qui l’a interpellé alors qu’il déambulait dans les rues de Dallas, environ 45 minutes après l’attentat sur le président. Mais en revanche, ce test a été négatif sur la joue droite d’Oswald, ce qui infirme qu’il a tiré avec son Mannlicher-Carcano.
— Ça fait bien longtemps que les experts en scène de crime savent que ce test est peu fiable, para Mandley.
Les propos de la jeune femme avaient toutefois semé le trouble dans l’esprit du scientifique.
— Qui d’autre qu’Oswald aurait pu se servir de son arme ? questionna-t-il.
— Un vrai sniper. Ceux qui souhaitaient la mort de Jack savaient que sa visite à Dallas était exceptionnelle et qu’une telle occasion ne se reproduirait plus. Voilà pourquoi il leur fallait un sniper capable de réussir cette exécution avec certitude.
— Pour vous, il y aurait donc eu quelqu’un d’autre au cinquième étage ?
— C’est ce qu’ont affirmé certains témoins oculaires.
— Si ma mémoire ne me fait pas défaut, les déclarations de ces témoins ont été jugées peu crédibles.   
Wang renchérit en mentionnant que des photographies suggéraient la présence de deux personnes à la fenêtre d’où étaient partis les tirs, sous la forme d’ombres.
— Beaucoup de spécialistes en analyse d’images ont démontré que ces formes étranges que les gens ont imaginées sur ces photos sont des artefacts, précisa Mandley. Seuls les esprits dotés d’une imagination débordante y ont vu la preuve d’un complot.
Les deux collaborateurs s’observaient, dans un silence qui s’éternisait. Un peu comme deux boxeurs qui, même à bout de souffle, continuent de se tourner autour. Ce fut Mandley qui craqua le premier :
— C’est absurde ! s’emporta-t-il, agacé par cette situation à laquelle il ne voyait pas d’issue.
— Il n’est pas nécessaire d’élever la voix quand on a raison, répliqua astucieusement Wang.
— Excusez-moi… Je peux à la rigueur concevoir qu’engager un sniper professionnel aurait été judicieux, mais qu’il ait choisi de faire feu avec l’arme d’Oswald qui, à l’évidence, n’était pas le fusil le plus performant pour opérer ce genre de tir, là ça me paraît ubuesque.
— Et pourtant, c’est logique. Pour accuser quelqu’un, il faut quoi ?
— Des preuves matérielles, répondit spontanément Joshua.
— Exact. Et pour cela, quoi de mieux qu’une arme retrouvée sur la scène de crime ?
Mandley comprit qu’il était tombé dans le piège tendu par Wang et contre-attaqua :
— Je trouve votre raisonnement tiré par les cheveux. Il me fait penser à l’histoire du type qui essaie de déceler des motifs précis en regardant un nuage dans le ciel.
— Mais ce n’est pas suffisant, poursuivit imperturbablement Wang, comme si elle cherchait à envoyer Mandley dans les cordes. Pour que le dossier d’accusation tienne la route, il fallait aussi que cet acte meurtrier soit en phase avec le parcours existentiel du coupable désigné. Ce qui était bien le cas.
Elle fixa son adversaire droit dans les yeux.
— Oswald était connu pour son impulsivité et ses accès incontrôlés de violence, dont son épouse avait fait les frais à maintes reprises. Et puis surtout, il a tenté d’éliminer Edwin Walker.
Mandley savait qu’Oswald avait essayé d’attenter à la vie de cet ancien général reconverti dans la politique. 
— Justement. Cette tentative d’assassinat est clairement un élément à charge contre Oswald, qui tend à prouver qu’il a tiré sur Kennedy.
En guise de réponse, Wang cita un proverbe chinois :
— « Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt ». Ne faites pas l’erreur de vous laisser berner par les apparences. Il faut regarder plus loin. Les commanditaires du complot savaient qu’avec l’existence de cet attentat, la culpabilité d’Oswald ne surprendrait personne. Surtout que c’était un fervent procommuniste.
— Parlons-en de ça. Le fait qu’Oswald était un communiste radicaliste est une preuve de plus de sa culpabilité. N’oublions pas que c’était la guerre froide.
Wang était bien décidée à terminer sa démonstration, même si elle avait bien compris que cela ne servirait à rien. Qu’il n’y aurait pas de vainqueurs, et que le combat se solderait par un match nul.    
— Et pour apporter la touche finale à leur plan, les commanditaires du complot ont supprimé rapidement Oswald, pour éviter qu’il balance des noms. Conclusion : qui dit coupable incontestable et décédé, dit enquête close. Voilà ce que j’appelle un complot rondement mené.
— Je n’ai pas les moyens de réfuter votre version, mais sachez que je ne suis pas d’accord avec vous. Vous interprétez trop les données pour qu’elles aillent dans le sens qui vous arrange.
Ils s’échangèrent un dernier regard soutenu.  
Tout comme Mandley, Wang ne disposait pas d’arguments capables de faire pencher la balance.
Aucune version n’était en mesure de prendre le pas sur l’autre. La situation était neutralisée. Depuis trop longtemps.
Meï tourna la tête vers les appareils bizarroïdes qui garnissaient la pièce. J’espère qu’ils nous sortiront de cette impasse.
— Et si vous me montriez ce que vous comptez faire avec vos microscopes ?