Les Anges de Lucette

Un ami… rien n’est plus commun que le nom, rien n’est plus rare que la chose.
Jean de La Fontaine.
 
 
 
 
Un ami est celui qui vous laisse l’entière liberté d’être vous-même.
Jim Morrison.
 
 
 

PROLOGUE

 
 
 
 
25 Août 2015,dans l’après-midi.
 
 
 
─ Regarde Seb, on aperçoit le Mont Blanc ! s’exclama Eric.
Le point culminant de l’Europe Occidentale dévoilait ses reliefs blancs aux yeux émerveillés de Sébastien. A l’occasion de ses soixante-deux printemps, ses trois vieux amis lui avaient offert un cadeau décoiffant. Un saut en parachute. Et qui plus est, en tutoyant des pics majestueux. Des sommets qui, quelle que soit la saison, sont recouverts d’une neige dont on dit qu’elle est « éternelle ».
─ Vous êtes tous bien sûrs de vous ? interrogea l’instructeur.
Les quatre sexagénaires hochèrent la tête.
A la demande de Sébastien, ils allaient effectuer leur premier saut en parachute ensemble, et ce, sans avoir quelqu’un collé à leurs fesses. Histoire d’apprécier pleinement ce moment. Rien que tous les quatre. Bien sûr, avant de signer la décharge dégageant le club de parachutisme de toute responsabilité en cas de problème, le moniteur les avait avertis du danger, mais ils ne l’avaient écouté que d’une oreille. Enfin, sauf Lucien, le prudent de la bande, qui avait écouté pour quatre. Il était le seul à redouter la « folie » qu’ils s’apprêtaient à commettre, mais il avait quand même accepté de se prêter au jeu. Car la compagnie de ses trois amis l’avait toujours mis en confiance, et il ne leur était jamais rien arrivé de grave quand ils étaient réunis. A vrai dire, quand ces quatre-là étaient ensemble, rien ne leur faisait peur.
─ Je vais vous répéter une dernière fois le protocole, insista l’instructeur.
Puis il actionna l’ouverture de la portière latérale de l’avion.
Au-dehors, un magnifique ciel bleu s’étendait à perte de vue.
Le moniteur fit approcher prudemment Sébastien de la fenêtre ouverte.
─ Allez-y, doucement…
Mais à peine lâché, Sébastien sauta dans le vide, sans préavis, en criant :
─ C’est fou[1] !
Désireux de le talonner de très près, ses trois compères le suivirent.
D’abord Eric, en restant stoïque, comme à son habitude.
Puis Jean-Charles, qui hurla :
─ Banzaï [2]!
Et enfin Lucien, qui dut se faire violence pour se jeter dans le vide.
Tandis qu’il les regardait s’éloigner de lui, le moniteur fit un signe de croix.
Voilà, le quatuor volait, défiant joyeusement les lois de la gravité terrestre.
Des instants de pur bonheur.
De liberté absolue.
Où tout paraissait suspendu : le temps, les forces physiques, les soucis du quotidien…
Seul subsistait le sentiment d’amitié qui liait ces quatre âmes flottant dans les airs.
Ces quatre hommes en train de descendre vers la Terre, à l’image des anges envoyés par Dieu…
 

1.

 
 
Paris,
Samedi 28 Novembre 2015.
 
 
─ Allez, tu le bouges ton camion espèce d’empoté ! Il faut pas deux heures pour décharger quelques caisses !
Eric Beaufort écrasait la pédale d’accélérateur de son coupé Mercedes, faisant ainsi rugir le moteur, pour inciter le chauffeur-livreur à se dépêcher. Exaspéré, celui-ci jeta un coup d’œil vers Eric et comprit, à son poing serré et son regard féroce, qu’il était prêt à en venir aux mains. Pas téméraire pour un sou, l’employé de la firme de produits surgelés ─ dont il est interdit ici de mentionner le nom ─ termina rapidement sa livraison et remonta dans son véhicule.
─ Eh ben, c’est pas trop tôt ! tempêta Eric.
Il guetta la première occasion de doubler ce maudit camion et, lorsqu’il y parvint, il sortit son bras gauche pour adresser un joli doigt d’honneur au chauffeur-livreur, qui portait par pure coïncidence le nom d’Emmanuel Picard.
Si Eric était autant nerveux, c’est parce qu’il était en retard au rendez-vous qu’il avait fixé à une femme sur un site Internet où les membres recherchent une relation aussi durable que celles du monde animal.
Eric Beaufort avait toujours été un homme pressé. Pour tout, et depuis sa venue au monde. En effet, il était sorti du ventre de sa mère avec une rapidité qui avait surpris la sage-femme, si bien qu’elle avait failli ne pas le rattraper au vol.
Doté d’un physique avantageux et d’un certain goût pour le profit, il avait orienté sa vie professionnelle vers le monde des affaires, et il faut dire qu’il avait bien réussi puisqu’il possédait trois sociétés, toutes spécialisées dans l’import-export.
Il se gara dans le parking du restaurant où il aimait bien inviter ses conquêtes féminines ─ qu’il ne comptait plus depuis bien longtemps. Il vérifia dans le rétroviseur que sa chevelure était bien ordonnée et qu’il n’avait pas d’ornement particulier entre les dents, puis s’élança vers les escaliers qui débouchaient sur la terrasse de l’établissement quatre étoiles. Dans sa course, il consulta sa montre : 19 h 36.
─ Mille excuses, gente damoiselle, lança-t-il à Alexandra, avant de prendre sa main et d’y déposer un doux baiser.
Le tout accompagné d’un sourire charmeur et d’un magnifique bouquet de roses rouges. Pour se faire pardonner de son retard, Eric avait déployé la panoplie du parfait gentleman séducteur. Et immanquablement, sa stratégie fit mouche. La jeune femme, qui poireautait tout de même à la table depuis plus d’une demi-heure, fut amadouée.
─ Toi, tu sais y faire avec les femmes.
Eric s’assit sans dire un mot. Fort de sa longue expérience en matière de drague, il savait qu’il venait de prendre le tout premier ascendant sur sa proie. Restait maintenant à le gérer et faire en sorte que la tendance ne s’inverse pas.
Un jeu venait de s’engager. Un jeu où chacune des deux parties allait être, tour à tour, chat et souris.
Tandis que les regards et les sourires destinés à hameçonner la partie adverse fusaient, le smartphone d’Eric perturba le jeu de séduction auquel il se livrait avec cette femme dont il ne savait quasiment rien.
Eric jeta un œil sur l’écran et vit le nom « Lucien » s’afficher. C’est rare qu’il m’appelle à une heure pareille, songea-t-il. Qu’est-ce qui lui prend ?
Intrigué, il dit à Alexandra, sans la moindre hésitation :
─ Excuse-moi un instant.
Il s’éloigna de quelques mètres et accepta l’appel.
Après moins de trente secondes de conversation téléphonique, Alexandra vit Eric rempocher son portable puis, sans même lui adresser un regard, repartir d’un pas alerte vers les marches d’où elle l’avait vu surgir quelques minutes plus tôt.
Ce coup de fil impromptu avait perturbé Eric, au point de le pousser à changer ses plans sur-le-champ. Il se hâta de s’engouffrer dans sa Mercedes et, en mettant le contact, il se dit qu’il ne perdait pas grand-chose. Elle est beaucoup moins jolie que sur la photo qu’elle m’a envoyée… Ça m’énerve les femmes qui font de la publicité mensongère !
Durant les minutes qui suivirent, Alexandra continua de regarder en direction des escaliers, ahurie, jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’elle était tombée sur un sacré goujat.
 
 

2.

 
 
Au même moment, Sébastien Patrick était seul, chez lui, devant son poste de télévision. Indécis sur le programme à regarder, il ne cessait de zapper.
Dans l’esprit de la plupart des téléspectateurs, les personnages de fiction ont des vies aventureuses. En effet, quand on mène une existence « ordinaire », il est naturel de penser que celle des héros dont on suit les péripéties est trépidante.
Mais ce n’était pas le cas de Sébastien. Lui, quand il regardait un film ou une série, il éprouvait un sentiment bien différent. Le sentiment que sa vie avait été bien plus palpitante que celle de tous ces personnages évoluant dans des histoires imaginaires.
Oui, Sébastien Patrick était fier de son parcours existentiel hors norme, qui lui avait fait vivre un tas d’événements exceptionnels, à faire pâlir de jalousie les scénaristes hollywoodiens les plus imaginatifs. Et il était persuadé qu’il allait avoir l’occasion de vivre encore beaucoup de moments uniques, comme par exemple la fois où il avait frôlé la mort en nageant dans l’Océan Indien, près des côtes australiennes, se trouvant nez-à-nez avec un requin blanc dépassant les treize mètres ; soit rien de moins que le plus gros spécimen jamais recensé par l’homme.
Au hasard des chaînes, il tomba sur le genre de série policière où les flics ont un flair si aiguisé qu’ils deviendraient assurément millionnaires en se lançant dans le métier de voyant. La scène se passait dans une salle d’interrogatoire, où des policiers accusaient une femme d’avoir tué son mari. Une blonde armée de deux obus, du même style que les naïades qui parcouraient, il fut un temps, les plages californiennes de Malibu en maillot une pièce rouge pétard.
Comme tout homme normalement constitué, Sébastien ne resta pas indifférent à la vue de cette beauté plantureuse, mais il estima cependant qu’elle était moins jolie que Nathalie, l’une de ses ex.
Il changea de chaîne et débarqua sur une île de l’archipel d’Hawaï, où un moustachu en chemise à fleurs conduisait une Ferrari rouge. Là encore, Sébastien ne put s’empêcher de dédaigner l’automobile en question, jugeant que la Ferrari qu’il lui avait été donné de conduire un jour, sur la mythique route 66, était bien plus rutilante et puissante.
Le téléphone du salon l’arracha à ses pensées, mais il ne se déplaça pas pour répondre. Quelques secondes plus tard, ce fut au tour de son portable de sonner. Cette fois, il décrocha.
─ Allô ?
─ C’est Lucien, annonça celui-ci d’une voix emplie de gravité.
─ Tu as de la chance, mon avion a atterri il y a une dizaine de minutes et je viens tout juste de rallumer mon portable.
Les deux hommes discutèrent pendant une bonne minute et, sitôt l’appel terminé, Sébastien se précipita à l’étage pour s’habiller en catastrophe.
Moins de cinq minutes plus tard, il était au volant de sa Twingo verte toute cabossée, mettant le cap vers le domicile de Lucien Ferrand.
 

3.

 
 
A une vingtaine de kilomètres de l’appartement où vivait Sébastien Patrick, Jean-Charles de la Flânerie était en train de sortir d’une eau moussante, maintenue à exactement trente-six degrés Celsius. En effet, sa gouvernante lui ayant dit que pour baigner un bébé, la température de l’eau devait être comprise entre trente-cinq et trente-sept degrés Celsius, il n’en avait pas fallu davantage à Jean-Charles pour en déduire que trente-six degrés était la seule et unique température acceptable pour le bain qu’il prenait avec Diana.
Il déplia la serviette posée sur le rebord de la baignoire en marbre, et se sécha rapidement.
─ Allez Diana, il faut sortir maintenant ! dit-il d’une voix qui se voulait autoritaire, sans trop y parvenir.
Comme Diana ne pouvait sortir seule de son bain, Jean-Charles l’attrapa délicatement et la posa sur une table à langer en bois, disposée à côté de la baignoire.
─ Tu es toute propre ! commentait-il en séchant le petit être de chair allongé sur le dos, les quatre fers en l’air.
Une fois Diana séchée, Jean-Charles sollicita la clochette en argent pour appeler sa gouvernante.
─ Sylvie, vous lui mettez son pyjama pendant que je m’habille ? J’ai peur qu’elle prenne froid.
─ Tout de suite, monsieur.
Jean-Charles vivait dans une belle bâtisse bourgeoise du seizième arrondissement, reçue en héritage, en plus d’une centaine d’appartements, tous situés dans Paris. Autant dire qu’il était né avec une cuillère d’argent dans la bouche.
Cependant, cette richesse innée ne lui avait pas rendu service. Le fait de ne subir aucune contrainte l’avait incité à la paresse, tant physique qu’intellectuelle. Tel est l’effet pervers de la facilité. Alors que pourtant, son cerveau aurait plutôt nécessité un entraînement neuronal intensif pour espérer se rapprocher de la normalité. Résultat : Jean-Charles était en total déphasage avec la réalité. Il tenait des raisonnements bien à lui, où la cohérence et le sens commun n’avaient pas leur place.
Autre caractéristique : Jean-Charles ne savait pas ce que le mot « travail » signifiait. Issu d’une grande famille bourgeoise, il n’en avait jamais éprouvé le besoin. Rien qu’à l’adolescence, il bénéficiait déjà d’un argent de poche digne de faire enrager n’importe quel cadre supérieur travaillant plus de cinquante heures par semaine.
Il avait passé sa vie à rêvasser et à voyager, jusqu’à ce qu’un beau jour, il fasse la rencontre de Mireille. La seule femme qu’il ait jamais aimée, et avec laquelle il avait vécu les vingt-cinq plus belles années de sa vie. Dès lors, il avait consacré son temps à la rendre heureuse. C’était devenu sa seule et unique raison de vivre.
Mais depuis que celle-ci avait trépassé, à l’automne dernier, sa principale activité était de s’occuper de Diana, leur troisième et dernier enfant.
Le seul qu’il lui restait de son union avec Mireille, les deux autres étant décédés.
Inutile de préciser qu’à ses yeux, Diana avait une valeur inestimable. Elle comptait plus que l’Humanité toute entière.
Jean-Charles arriva dans la salle où il prenait ses repas. Confortablement installée par la gouvernante sur une chaise haute, Diana, parée d’une serviette enroulée autour du cou, était prête à ingurgiter sa nourriture préférée, transportée évidemment par la main de Jean-Charles.
Soudain, la maîtresse de maison fit irruption dans la pièce, un téléphone à la main :
─ Excusez-moi de vous déranger monsieur, c’est monsieur Ferrand.
─ Lucien ? fit Jean-Charles, étonné. Mais il est parti d’ici il y a moins d’une heure…
Il fit signe à la domestique de lui amener le combiné.
Cette fois, l’appel dura plus de cinq minutes, parce que Lucien dut s’y reprendre à plusieurs fois pour expliquer sa situation à son vieil ami. Il s’y était cependant préparé, car il savait que l’expression « il comprend vite mais il faut lui expliquer longtemps » semblait avoir été inventée pour lui.
Sitôt après avoir raccroché, Jean-Charles commanda la gouvernante de prévenir Marcel, son chauffeur personnel, de sortir la Jaguar du garage. Et aussi de préparer des vêtements chauds, pour lui et Diana.
Hors de question qu’il sorte sans elle, il ne s’en séparait plus depuis le décès de Mireille.
Comprenant qu’elle allait prendre l’air, Diana remua frénétiquement la queue.
 
 
 

4.

 
 
Juillet 1959.
 
 
La France vivait une période faste et prospère, surnommée Les Trente Glorieuses. Une époque où les ravages de la seconde guerre mondiale n’étaient plus qu’un mauvais souvenir et la production industrielle avait repris une forte croissance, débouchant sur une situation de « plein emploi ». Il flottait dans les chaumières un parfum de Douce France, comme la voix de Charles Trenet, le « fou chantant », se plaisait à le diffuser sur les ondes radiophoniques.
Tandis que La Cinquième République faisait ses premiers pas sur la scène politique, que l’armée française était engagée dans la guerre d’Algérie, que les premiers soldats américains tombaient sous les balles ennemies au Viêt Nam et que Paris était en train de redevenir la capitale mondiale de la haute couture, un évènement singulier était sur le point de se produire, sur l’un des quais de la gare de Lyon.
A peine Eric eut-il posé ses pieds à terre que son père, gardant ses fesses posées sur la selle de son vélo, lui dit :
─ Je suis à la bourre, je dois être sur le chantier dans dix minutes. Tu sauras trouver le bon quai ?
─ T’inquiète pas papa, je vais me débrouiller.
─ Bonnes vacances fiston ! Amuse-toi bien et n’hésite pas à draguer les filles qui te plaisent ! conseilla Louis Beaufort à son fils unique en lui donnant une tape sur l’épaule, assortie d’un clin d’œil. Allez, j’y vais !
Et il se mit à pédaler pour rejoindre le chantier où il était embauché comme maçon. Lorsqu’il eut disparu de la vue de son garçon de six ans, ce dernier tourna les talons et pénétra dans le hall de la gare de Lyon, via l’entrée connectée à la place Diderot.
Le quai d’où il embarquerait d’ici peu, en partance pour une colonie de vacances installée dans le bassin d’Arcachon, grouillait de monde. De parents venus amener leurs rejetons jusqu’aux portes du train qui allait les emporter loin d’eux, durant trois semaines. Un déchirement pour certains, un soulagement pour d’autres.
Eric se faufila parmi la foule et finit par s’arrêter non loin d’un garçon qui donnait la main à une femme bien plus âgée que sa propre mère. Mais ce n’était pas l’âge avancé de cette dame qui avait poussé Eric à s’arrêter à proximité de ce garçon. Pas plus que le harcèlement qu’elle pratiquait à l’encontre du jeune moniteur sur lequel elle avait jeté son dévolu, n’hésitant pas à le mitrailler de questions. Non, c’était le fait que ce garçon ne semblait pas être accompagné par un quelconque frère. Comme Eric. Et contrairement à la plupart des autres enfants qui se trouvaient sur ce quai.
─ Vous avez des extincteurs là-bas, en cas d’incendie ?
─ Oui madame, ne vous inquiétez pas, niveau sécurité, tout est aux normes.
─ Vous savez prodiguer les gestes de premier secours ?
─ On a été formés à ça, pas d’inquiétude.
─ Au cas où, je vous rappelle que Sébastien est allergique aux bananes. Il ne doit surtout pas en ingérer !
─ Rassurez-vous, si on vous demande de nous fournir une fiche médicale, c’est justement pour éviter ce genre de désagrément…
Eric éprouva de la compassion à l’égard de ce jeune moniteur qui s’apprêtait certainement lui aussi à vivre sa première colonie. Puis, comprenant que le bombardement de questions et de recommandations n’était pas terminé, il promena son regard autour de lui. Il aperçut alors un deuxième enfant venu en solo, une dizaine de mètres plus loin. Et s’en approcha discrètement.
Ce second enfant était, lui, accompagné de ses deux parents.
─ Tu vas voir Lucien, tu vas être bien là-bas. Le directeur m’a assuré que les activités proposées sont ludiques et instructives. Ce sera un bon moyen de préparer ta rentrée en cours préparatoire.
Eric détailla Lucien de la tête aux pieds. Eh ben le pauvre, il ne doit pas s’amuser tous les jours avec un père comme ça, songea-t-il.
Il poursuivit son chemin, et une voix adulte parvint bientôt à ses oreilles.
─ Ah, la Méditerranée ! C’est une mer magnifique ! Tu y verras plein de bateaux mon fils…
─ Et peut-être même que tu verras un bout du continent africain, avait rajouté la mère de Jean-Charles.
Eric n’avait beau avoir que six ans, il ne pouvait pas laisser passer une telle erreur :
─ Excusez-moi monsieur, mais on va pas voir la Méditerranée, on va au bord de l’Océan Atlantique.
Jean-Hugues de la Flânerie fronça ses sourcils broussailleux :
─ Vous en êtes sûr, jeune homme ?
─ Ouais, répondit Eric avec une assurance peu ordinaire pour un enfant de cet âge-là.
Déconcerté, Jean-Hugues alla vérifier l’information auprès du directeur de la colonie, lequel confirma les dires du petit garçon haut comme trois pommes.
 
*
 
Par un heureux hasard, on avait placé les quatre enfants uniques dans la même chambre. Dès le départ, la mayonnaise avait pris entre eux, avec une alchimie dont seule Dame Nature a le secret. Sans la moindre fausse note. L’osmose parfaite, due à la complémentarité de leurs personnalités. Si bien qu’ils avaient passé tout leur temps ensemble. Leur entente était si harmonieuse que le dernier soir de la colonie, dans leur chambre, à l’abri du regard des autres, ils avaient fait un pacte. Après s’être légèrement cisaillé les poignets, ils avaient mélangé leurs sangs.
─ Maintenant, on est frères de sang ! avait solennellement déclaré Eric à la fin de la cérémonie.
─ C’est génial ! Ça me rappelle un western, mais je me souviens plus du titre, avait commenté Jean-Charles.
─ On n’a qu’à s’appeler les « inséparables » ! avait lancé Lucien, fier de sa trouvaille.
─ Unis pour la vie ! avait rajouté Sébastien, très ému.
Ce pacte renfermait une valeur sentimentale indéniable. Il réparait ce que tous les quatre considéraient comme une injustice vis-à-vis de la plupart des autres enfants de leur âge[3]. Qui leur faisait ressentir un grand vide. Au fond d’eux, ils se sentaient esseulés dans leur famille, comme s’il leur manquait une présence. Plus encore que pour ses trois copains, ce pacte avait un intérêt tout particulier pour Sébastien. En effet, ayant perdu ses parents six mois plus tôt dans un banal accident de la route, il était certain d’avoir trouvé là un soutien affectif capable d’alléger le poids de ses tourments.
De retour à Paris, chacun avait fait des pieds et des mains auprès de ses parents (sauf Sébastien qui avait dû, lui, convaincre sa grand-mère), pour qu’ils se retrouvent tous dans la même école primaire à la rentrée prochaine, conformément à la décision prise sur le quai de la gare de Lyon, juste avant leur séparation. Et après un bourrage de crâne exercé dans les règles de l’art, comme les enfants savent si bien le faire quand ils veulent obtenir quelque chose, accompagné bien évidemment de la promesse d’excellents résultats scolaires, leurs parents avaient fini par céder. Peut-être aussi se sentaient-ils coupables de les avoir privés de la compagnie d’un frère ou d’une sœur.
Puisque les parents de Lucien et d’Eric habitaient dans le 15ème, le choix se porta sur une école implantée dans cet arrondissement. La grand-mère de Sébastien, qui vivait dans le 7ème, n’y vit aucune objection, comme d’ailleurs la plupart des suggestions que lui soumettait son petit-fils adoré. Seuls les parents de Jean-Charles avaient tiqué, car ils auraient préféré que leur fils aille dans une école privée du 16ème. Mais sous l’insistance forcenée de celui-ci, qui avait tout de même menacé de se défenestrer s’ils refusaient de l’envoyer dans la même école que ses nouveaux amis, ils avaient abdiqué. Après tout, là ou ailleurs, ce serait du pareil au même, avait pensé son père, conscient que son fils serait quoiqu’il arrive largué, peu importait l’établissement scolaire.
Etant en prime dans la même classe, les quatre gamins devinrent vite indissociables, au point de pratiquer les mêmes activités extrascolaires. A chaque fois que l’un d’eux avait envie de s’essayer à un nouveau sport ou loisir, les trois autres s’inscrivaient avec lui. Et c’est le football qui décrocha la palme, puisqu’ils le pratiquèrent ensemble pendant plus de trente ans.
Au cours des différentes périodes de leur vie, ils se firent ainsi appeler : les inséparables, les trois mousquetaires et D’Artagnan, les 4 As, les Beatles (principalement à cause de leur coupe de cheveux « au bol » car côté musique, ils chantaient tous les quatre comme une casserole et jouaient de la guitare aussi bien qu’un parkinsonien en état de stress), les Charlots…
 
 
 
 

5.

 
 
Paris,
Samedi 28 Novembre 2015,
19h49
 
 
Lucien Ferrand n’avait jamais été homme à se lamenter sur son sort. D’un naturel optimiste, il avait toujours su surmonter les coups durs qui surgissent dans la vie, le plus souvent au moment où on ne les attend pas. Mais là, pour la première fois de sa vie, il était gagné par l’impuissance.
Avachi dans son fauteuil en cuir, il avait l’impression que le ciel lui était tombé sur la tête. Bon sang, qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter ça ?se demanda-t-il.
Désemparé, le premier réflexe qui lui était venu à l’esprit avait été d’appeler ses trois meilleurs amis à la rescousse. En attendant leur arrivée, il avait ressorti des vieux albums photo qui dormaient au grenier, dans la poussière et l’oubli. Il en avait tourné les pages, désespéré, tel un spéléologue perdu au fin fond d’une grotte souterraine, en panne de lumière et à bout de forces. Et il avait vu défiler sa vie…
 
Le paisible quartier où avaient toujours vécu ses parents, dont la quiétude était perturbée uniquement par le passage des éboueurs le matin et les cris d’enfants revenant de l’école en fin d’après-midi.
L’école maternelle, dont il n’avait pas gardé un grand souvenir, sinon qu’il s’était senti seul et vulnérable, car dépourvu d’amis.
L’école primaire, où les choses avaient été complètement différentes. Chaque jour, il se faisait une joie de prendre le chemin de l’école pour y retrouver ses trois copains, avec lesquels il s’entendait si bien.
Le collège, et les premières amourettes. Enfin, principalement pour Eric qui, déjà, enchaînait les conquêtes. Aux trois autres, il leur restait les miettes. Les cœurs qu’Eric avait brisés et qu’il fallait consoler. Des proies faciles que ses trois copains pouvaient alors accoster en minimisant le risque d’essuyer un refus, si difficile à encaisser pour l’amour propre à cet âge-là.
Puis, le lycée et la fameuse épreuve du baccalauréat. Une simple formalité, sauf pour JC qui abandonna l’idée de l’avoir après son cinquième échec.
Le bac en poche, suivirent les années étudiantes, qui provoquèrent la première vraie scission du quatuor. Alors qu’ils étaient habitués à se voir quasiment tous les jours depuis l’âge de six ans, ils fréquentèrent des universités différentes. Néanmoins, cette séparation physique n’altéra en rien leur amitié et l’affection qu’ils se portaient. Ils restèrent soudés. Ils se téléphonaient plusieurs fois par jour et se voyaient dès que la possibilité leur en était donnée.
C’est au cours de ses études que Lucien fit la rencontre de Lucette, celle qui allait devenir son épouse.
Après l’obtention de son CAPES, Lucien avait intégré le lycée Henri IV, en tant que professeur d’histoire-géographie.
Puis vint la vie à deux, avec ses écueils et ses bonheurs.
Le mariage. Plus d’un an de préparation intensive pour une journée qui passe trop vite. Mais quelle journée !
La naissance de leurs deux enfants.
Les vacances d’été, en Espagne.
Celles d’hiver, dans les Alpes, à Courchevel.
A nouveau la vie à deux, quand leurs deux enfants avaient enfin entamé leurs études supérieures. Avec toutefois des envies et des désirs bien différents que la première fois qu’ils s’étaient mis en ménage, leurs esprits et leurs corps ayant engrangé entre-temps des années au compteur.
Et bien sûr, il y avait aussi eu tous ces innombrables moments où la fine équipe des quatre joyeux lurons s’était reformée pour vivre des moments riches en complicité, si précieux. Des parenthèses qu’ils s’accordaient le plus souvent possible, indispensables au bien-être de chacun.
Pour finir, la retraite. Depuis deux mois, Lucien était enfin dégagé de toute contrainte professionnelle et pouvait faire tout ce qui lui chantait. Plus de cours à donner, de copies à corriger, de réunions entre profs, de conseils de classe, de rencontres avec les parents d’élèves… La liberté totale.
Une troisième phase dans la vie de Lucien et de Lucette s’annonçait, pleine de projets et de voyages. Notamment, Lucien prévoyait d’acheter un camping-car pour partir à l’aventure quand bon leur semblerait.
Seulement voilà, tous ces plans venaient de tomber à l’eau.
Ce soir, l’univers tout entier de Lucien s’était écroulé comme un château de cartes…
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