Nanopolice

L’homme et sa sécurité doivent constituer la première préoccupation de toute aventure technologique.
Albert Einstein.

Prologue

L’apparition des nanotechnologies vers la fin du XXème siècle a, dès le départ, suscité de grands espoirs chez une partie de la communauté scientifique mondiale. Si bien que des chercheurs prédirent l’avènement d’une quatrième révolution technologique, celle qui succéderait à la révolution informatique. Inévitablement, une telle prédiction attisa les convoitises, et une course mondiale fut lancée. Les pays industrialisés y consacrèrent un budget de plus en plus lourd au fil des années, bien décidés à explorer « l’infiniment petit ». A faire du XXIème siècle celui du nanomonde.
C’est ainsi que des objets à usage courant, fabriqués à partir de nanomolécules nouvellement créées, furent lancés sur le marché. Une totale réussite. Au début, tout du moins. Car à l’aube de l’année 2019, les choses s’emballèrent. Plus qu’une douche froide, ce fut une tempête glaciale qui s’abattit sur le monde : certains de ces objets, qui s’étaient répandus dans les foyers sans étude préalable sur leurs risques éventuels, se révélèrent nocifs, voire mortels pour l’homme. Comme si la nature avait tenu à rappeler à l’être humain qu’elle ne doit pas être modifiée à la légère, sans prudence, patience et raison.
Face à cette crise d’ampleur planétaire, les gouvernements durent réagir dans l’urgence, afin de stopper l’hémorragie. Tous les pays du globe furent d’accord, à l’unanimité, pour mettre en place une réunion mondiale destinée à faire en sorte qu’une telle crise, qui avait fait des dizaines de millions de victimes à travers le monde, ne se renouvelle plus jamais. Cette réunion mondiale constitua le plus grand rassemblement de chercheurs, de juristes, d’experts et d’analystes que l’Humanité ait connu jusqu’alors, sans commune mesure avec les rassemblements précédents tels que les différents « Sommets de la Terre », ou encore le regroupement d’experts qui avait permis d’élaborer la Charte Mondiale de la Nature en 1982…
L’objectif visé ? Refondre tous les textes de loi et les codes relatifs à la recherche scientifique, différents dans chaque pays, en vue d’établir un seul code, unique, planétaire. Un code qui définirait rigoureusement et sans aucune ambiguïté les cadres juridique, éthique et déontologique de la recherche scientifique. Et qui serait valable en tout point du globe terrestre. Fini les Agences et les Conseils scientifiques nationaux, les comités d’experts consultés par un gouvernement pour étudier une question précise, les chartes d’éthique conçues au niveau local par des associations ou des groupes de chercheurs… Place à l’uniformisation de la législation et des réglementations, avec pour principale préoccupation la prévention, la précaution, la restriction… Bref, la prudence.
A l’issue de cette réunion à caractère exceptionnel qui se tint à New Delhi, une Charte Mondiale de la Recherche Scientifique fut élaborée. Elle entra en vigueur le 22 Novembre 2020, date à partir de laquelle tout chercheur en sciences, où qu’il se trouve sur la planète, devait impérativement signaler la moindre avancée significative de ses travaux à la Commission de Contrôle de la Recherche Scientifique (CCRS) de sa Nation, désormais seul et unique arbitre de ce qui se passait dans les laboratoires.
Rien qu’aux États-Unis, la CCRS était composée de plusieurs dizaines de milliers d’experts chargés d’examiner chaque nouvelle découverte sous toutes les coutures, afin d’en cerner l’étendue des conséquences, des répercussions et des risques potentiels. Si la batterie de tests révélait la possibilité d’un quelconque danger, les travaux devaient être abandonnés, instamment et irrévocablement. Dans le cas contraire, la publication des résultats était autorisée.
Autant dire que les choses avaient radicalement changé. Avant la Charte, la réglementation était floue et guidée davantage par l’économie que par l’éthique. Après la Charte, la raison avait repris les rênes de la Science.
Enfin.
La civilisation a pour but, non pas le progrès de la science et des machines, mais celui de l’homme.
Alexis Carrel

 

1.

New York,
Circonscription du Queens,
04 Janvier 2022, 9h45
 
Une brise glaciale, aux relents de neige fondue, caressait le drapeau américain trônant à l’entrée du siège de la CCRS de New York. John Curstin savourait pleinement l’instant. Après toutes ces années passées à travailler au sein du département « police scientifique » de l’Institut des Nanosciences et des Nanotechnologies[3], le bout du tunnel était proche.
Le jour « J » était arrivé.
Le jour le plus important de sa vie.
Il passa la tête à travers la fenêtre de sa voiture et darda ses prunelles ambrées sur la grande tour de verre qui se dressait vers le ciel, tapissée de reflets irisés. Ils doivent m’attendre de pied ferme, songea-t-il avec appréhension.
Confortablement assis dans une cabine adjacente à la barrière automatique, un homme bedonnant d’origine sud-américaine, au regard creux, contrôlait les entrées.
– Votre nom ? lança-t-il d’un ton blasé, sans s’arrêter de mastiquer son chewing-gum.
– John Curstin, j’ai rendez-vous à 10 h.
Le gardien déplaça ses doigts lourds sur un clavier d’ordinateur, avant de lâcher :
– C’est bon, je vous ouvre.
– Merci.  
Curstin chercha une place dans le parking, gara sa Buick Allure bleu ciel et se dirigea, pensif, vers le bâtiment central. Il se sentait à l’étroit dans son costume trois pièces. Bien que n’aimant pas ce genre d’accoutrement, qu’il n’avait porté que quelques rares fois dans sa vie, il avait fait l’effort, en ce jour si important, d’en louer un. D’une très grande marque italienne, pour mettre toutes les chances de son côté. 
Les deux grandes portes vitrées de l’entrée du gratte-ciel, inondées de soleil, reflétaient le décor que John avait dans son dos. Impossible de voir à travers. Lorsqu’il s’en approcha, elles s’éloignèrent l’une de l’autre, lui ouvrant le passage sur… un type qui marchait tête baissée comme s’il ne désirait parler à personne ni même croiser le regard de quelqu’un, et qui fonçait droit sur lui. Lancé comme un bolide.
L’impact fut inévitable.
Et très rude. Pas pour l’inconnu, qui ne dévia quasiment pas de sa trajectoire, mais pour John, qui fut éjecté sur le côté sans avoir pu résister à la force du choc.
Curieusement, l’individu ne se retourna pas, il se mit à descendre les escaliers menant au parking, imperturbable. Curstin n’avait pas pu voir son visage, caché en quasi-totalité par la visière de sa casquette. Juste son menton, traversé par une balafre pas très esthétique. La blessure avait dû nécessiter une dizaine de points de suture, au minimum.
A en croire la tenue que portait ce malotru, c’était un coursier chargé de distribuer, en mains propres, le verdict des experts aux chercheurs ayant soumis un dossier à la CCRS. Quel sans-gêne ! Il ne s’est même pas retourné pour s’excuser ! pesta intérieurement John.
Bien décidé à obtenir des excuses, il cria :
– Hé, vous là ! Vous pouvez pas regarder devant vous quand vous marchez !
Aucune réaction. L’interpellé continuait de s’éloigner, indifférent. Bah tant pis, je n’ai pas de temps à perdre…
En temps normal, Curstin n’aurait pas hésité à courir après cet homme discourtois, pour lui rappeler quelques notions de civisme. Mais là, il avait d’autres chats à fouetter. Ou plutôt d’autres tigres à dompter.
Arrivé à l’accueil, il déclina son identité à une femme grassouillette, aux pommettes écarlates, qui le pria de patienter, avant de parler dans un petit micro accroché à son oreille. Rongé par le stress qui s’était vertigineusement accentué depuis qu’il avait pénétré dans cette tour de verre, il promena ses yeux autour de lui, histoire de s’occuper l’esprit. Le hall grouillait de vie. John repéra des ouvriers de maintenance, des employés administratifs et des scientifiques, dont certains sortaient certainement d’un entretien tandis que d’autres allaient passer sur le grill, comme lui.
Au milieu de toute cette agitation, une blonde élancée fit son apparition, se plantant devant John. Elle était coiffée d’un chignon et vêtue d’un tailleur serré rose. Son maquillage, raffiné et harmonieux, témoignait d’un travail minutieux.
– Bonjour monsieur Curstin ! entama-t-elle d’un ton pêchu, en arborant un sourire resplendissant de blancheur. Si vous voulez bien me suivre…
Elle se mit à marcher, d’un pas alerte. 
–  Alors, pas trop stressé ? demanda-t-elle en tournant la tête vers John, de trois quart.
N’étant pas très sportif, il dut s’employer pour la suivre.   
– Non ça va, répondit-il après avoir réduit l’écart qui le séparait de l’hôtesse.
– Vous êtes un petit menteur.
– Pourquoi vous dites ça ?
– Il n’y a qu’à voir votre teint livide et les contractions sur votre visage.
Cette remarque rappela à John qu’il n’avait jamais été bon pour dissimuler ses émotions.
– En fait, confessa-t-il, je vais jouer dix ans de ma vie en deux heures…
Une telle durée d’investissement ne surprit pas sa charmante guide. Elle était habituée à accueillir des personnes qui avaient consacré une part non négligeable de leur vie à un projet de recherche.
– Je suis sûre que ça va bien se passer. Les experts sont un peu impressionnants au premier abord, mais ils ne mangent pas, plaisanta-t-elle pour détendre l’atmosphère.
Elle aurait pu choisir un autre mot, se dit Curstin.
– J’espère bien. En tout cas, je vous remercie d’essayer de…
L’hôtesse l’interrompit pour annoncer :
– Voilà, nous y sommes ! Ils sont de l’autre côté de cette porte… Allez, maintenant on se détend et on respire un grand coup, conseilla-t-elle en réajustant la cravate de John. C’est parti !
Elle ouvrit la porte d’un coup et poussa John dans la salle d’entretien, sans même avoir attendu son consentement.
A l’intérieur, dix personnes étaient assises autour d’une grande table circulaire.
Les fameux tigres.
La forme de la salle, circulaire elle aussi, procura à John la sensation d’avoir pénétré dans une arène. Qui baignait dans une luminosité éclatante, grâce à de grandes fenêtres panoramiques.
Accoudés sur la table couleur sable, les experts guettaient les moindres gestes de la proie qui se déplaçait dans leur direction. La traque avait déjà commencé. L’un d’eux, un homme aux tempes poivre et sel, prit la parole, alors que John se trouvait encore à une dizaine de mètres de lui :
– Venez-vous placer au centre de la table, monsieur Curstin !
John obéit, avançant d’un pas hésitant, craintif. Il avait l’impression d’être dans la peau d’un gladiateur de l’époque romaine, condamné à affronter le danger. L’image était assez appropriée car il avait sacrifié une partie de sa liberté pour le projet qu’il présentait aujourd’hui. Et seul le combat qu’il s’apprêtait à livrer avec les experts pourrait le délivrer. 
– Tout d’abord, bonjour et bienvenue parmi nous monsieur Curstin ! déclara le même homme de sa voix rocailleuse.
– Bonjour, renvoya John en essayant de maîtriser les tremblements de sa voix.
– Comme vous devez sans doute le savoir, votre projet, intitulé « Nanopolice : la police scientifique de demain », s’inscrit dans la sixième catégorie, la catégorie de dossiers la plus délicate qu’il nous est donné de traiter, parce qu’elle concerne les projets qui auront des impacts directs et immédiats sur la société…
L’expert assis à sa gauche, dont la chevelure avait des reflets argentés, prit le relais :
– Avant, une telle étude était confiée au Congrès pour la partie législative et au Département de la Justice pour la partie exécutive. Mais depuis la création de la Charte, c’est à la CCRS que revient la haute responsabilité de s’en occuper. Bien sûr, notre rôle va se cantonner à la question de l’entrée en vigueur de la nanopolice. Son développement et sa régulation relèveront de ces messieurs les politiciens siégeant au Congrès qui décideront, entre autres, du nombre de structures et d’emplois à créer.
Ce fut ensuite une femme à la voix cristalline, installée à côté de l’homme aux cheveux poivre et sel, qui poursuivit :
– Sachez que nous avons lu avec beaucoup d’attention votre dossier et qu’il nous est apparu fort intéressant. Et je dirais même très prometteur…
Son visage se fit soudain plus sérieux :
– Voici comment la séance va se dérouler. Dans un premier temps, vous aurez une dizaine de minutes pour nous faire un exposé oral qui retrace les grandes lignes de la nanopolice. Ensuite, nous vous poserons toutes les questions qui nous semblent primordiales et indispensables pour mieux éclaircir certains points quelque peu obscurs, voire litigieux, suscités par votre dossier. Voilà le programme. A présent, la parole est à vous…
Dans d’autres circonstances, John aurait pu trouver cette femme séduisante, mais là ce ne fut pas le cas. Jambes flageolantes, cœur déchaîné, bouche aride : la pression de son système nerveux ne cessa d’augmenter… Jusqu’à l’évasion de la première phrase.
Alors, il se sentit plus léger, comme si l’attraction gravitationnelle avait considérablement diminué autour de lui. 
*
Quand Curstin eut fini son exposé, les membres de la commission 3691KFJ lui posèrent des questions. L’interrogatoire fut intense. John put ainsi constater à quel point les experts connaissaient le contenu de son dossier sur le bout des doigts. Ou plutôt le bout des griffes, tellement leurs paroles étaient incisives.
Ils étaient renseignés sur les moindres détails de son projet, et même les plus spécifiques, généralement réservés aux scientifiques spécialisés dans le domaine. De surcroît, ils faisaient preuve d’une perspicacité redoutable en mettant l’accent sur toutes les zones d’ombre, sans en oublier une seule.
Dans leurs regards acérés de félins, John lisait qu’ils étaient capables de prévoir les répercussions sociétales que pourrait engendrer la nanopolice dans l’avenir. Sans se tromper.

 

2.

La joute oratoire avait duré un peu plus longtemps que prévu. Au lieu de se terminer à 12h, elle s’était prolongée jusqu’à 12h20. Car le projet de Curstin, aussi dense qu’intéressant, avait mobilisé toute l’attention des experts.
Dans les couloirs, pas un chat. Tous les membres du personnel avaient visiblement déserté leur lieu de travail pour aller s’alimenter.
L’ascenseur arriva au rez-de-chaussée, ses portes s’ouvrirent.
Là aussi, nulle âme qui vive.
John se dirigea vers la sortie.
Pendant sa traversée du hall d’entrée, un homme jaillit d’une salle située à côté de l’accueil. Il portait un pantalon noir assorti d’une chemise blanche qui laissait dépasser un visage austère, à l’apparence peu accommodante : crâne rasé, mâchoire carrée, joues creusées et regard dur.
– Vous êtes nouveau ? questionna-t-il.
– Pardon ?
Voyant que le visage de Curstin affichait une vive incompréhension, le vigile demanda :
– Vous travaillez ici ?
– Non, je suis venu m’entretenir avec des experts.
– Aucun visiteur externe n’est autorisé à rester dans le bâtiment entre 12h et 13h, rétorqua le gardien.
– J’ai eu une réunion qui a débordé. J’en sors à peine, se justifia John.
Le vigile prit son identité et partit vérifier la véracité de ses propos dans le poste de surveillance. Vérification faite, il invita le retardataire à rejoindre la sortie, puis lui emboîta le pas.
Avant de franchir les grandes portes vitrées de l’entrée, Curstin repéra une caméra disposée en hauteur, juste au-dessus de sa tête. 
Les deux hommes gagnèrent le parking, l’un pour récupérer sa voiture, l’autre pour sortir du site de la CCRS de New York, à pied.
A bord de son véhicule personnel, Curstin quitta le site moins stressé qu’à son arrivée, mais l’esprit toujours encombré. Avec un goût d’inachevé en tête. Toutes ses pensées étaient focalisées sur la sentence des experts.
Le bourdonnement de son téléphone l’arracha à ses songes.
– Alors, comment ça s’est passé ? s’enquit Stuart, son meilleur ami.
– Difficile à dire. Ils n’ont rien laissé transparaître, à tel point que ça m’a déstabilisé. Du coup, je ne sais vraiment pas quoi penser.
– Te bile pas, ça sert à rien. Les dés sont jetés, il n’y a plus qu’à attendre. C’est pour quand le verdict ?
– Ils m’ont dit que je serai fixé dans un délai n’excédant pas une semaine. Je suis en route pour l’institut, je te raconterai tout en détail à la cafétéria.
– OK.
Environ deux kilomètres plus loin, John aperçut un homme en train de fouiller dans une poubelle publique, probablement pour chercher de quoi manger. La misère gagne du terrain année après année depuis cette foutue crise financière, déplora-t-il.
Cette pauvreté grandissante l’attristait profondément. Depuis sa tendre enfance, il nourrissait le rêve de vivre dans un monde meilleur, qui ne connaîtrait pas la guerre, la misère, les crimes, l’exclusion, la cruauté, les inégalités, les injustices… Un rêve qui était peut-être en marche de devenir réalité.  
Quand la Buick Allure se trouva presque au niveau du clochard, celui-ci tourna la tête en direction de Curstin. Un détail capta alors son attention. Tiens, c’est bizarre : il porte la même casquette que les coursiers de la CCRS. Une casquette de couleur beige comportant le sigle de l’organisme, inscrit en rouge sur la visière.
Poussé par sa curiosité, John s’arrêta sur le bas-côté de la route et déplaça son mètre quatre-vingt-dix vers l’indigent. La cinquantaine passée, l’homme était vêtu de guenilles généreusement rembourrées, aptes à lutter contre l’hostilité du climat, particulièrement froid en cette saison hivernale. Sa barbe avait un aspect spongieux, sa peau une texture rocheuse. Et ses lèvres étaient entaillées, crevassées jusqu’au sang.
– Bonjour, excusez-moi de vous déranger, j’ai une question à vous poser : d’où vient la casquette que vous portez ?
– J’l’ai trouvée dans c’tte poubelle, m’sieur ! répondit le clochard en pointant son index sur un container en plastique, éloigné d’une dizaine de mètres. Si vous la v’lez, j’vous la donne, elle est com’ neuve.
– Je vous remercie, mais par temps de pluie je pense qu’elle vous sera plus utile qu’à moi. Quand l’avez-vous découverte ?
– Une d’mi-heure, à tout casser. Si vous la v’lez, y a la combinaison qui va avec.
– Vraiment ?
– Si j’vous l’dis m’sieur, c’est qu’c’est vrai ! Vous savez, malgré c’qu’on peut penser, chuis un honnête homme. J’dis toujours la vérité, foi de Bryan !
Curstin fronça les sourcils.
– Sauriez-vous me dire à quelle heure passe le service de ramassage des ordures dans le secteur ?
– Entre 5h30 et 5h35, foi de Bryan ! Que si j’mens, j’aille en enfer !
John alla fouiller dans le container en question et y découvrit effectivement le reste de la tenue officielle portée par les coursiers de la CCRS. Une combinaison beige roulée en boule, des chaussures montantes en cuir et une sacoche, vide. Ni documents, ni stylo à l’intérieur. Toutes ces affaires étaient en si bon état qu’elles n’avaient probablement jamais servi, ou alors très peu.
Situation pour le moins étrange. Pourquoi mettre cette tenue à la poubelle, alors qu’elle était neuve ? Quelqu’un avait-il cherché à s’en débarrasser discrètement ? C’était fort probable. Surtout que logiquement, une telle tenue doit être jetée dans les ordures du site de la CCRS et pas ailleurs, raisonna Curstin. La tentation était grande de faire le rapprochement avec l’individu qui l’avait bousculé quelques heures plus tôt. Et ce, d’autant plus en faisant le lien avec la caméra placée en hauteur, au niveau de l’entrée, que John avait aperçue. Et si cet étrange coursier était sorti en baissant la tête pour éviter que son visage soit filmé ? imagina-t-il. Mais pourquoi donc ? Ça n’a pas de sens … A moins qu’il ne se soit servi de cet uniforme comme tenue de camouflage …
John n’avait aucune preuve, aucun élément tangible permettant d’appuyer cette accusation quelque peu hâtive. Et puis, il avait d’autres soucis en tête. Un trou noir psychologique sévissait dans son cerveau depuis qu’il avait dit au revoir aux experts, absorbant littéralement toutes ses pensées.
Avant de regagner sa voiture, il retourna auprès du clochard. Sa sensibilité avait été touchée par la générosité dont avait fait preuve le sans-domicile-fixe, en dépit de ses conditions de vie qui devaient être affreusement difficiles. John tenait à le récompenser. Fidèle à ses principes, il ne résista pas à l’envie de lui donner tout l’argent qu’il avait dans son portefeuille. Soixante-trois dollars et dix-neuf cents.

 


[1]Etude de la matière et de ses transformations  à l’échelle du nanomètre (milliardième de mètre).
[2]Rencontres décennales organisées depuis 1972 par l’ONU en vue de stimuler le développement durable à l’échelle de la planète.
[3]Basé à New York, cet institut s’est imposé, dès son inauguration en 2018, comme le centre mondial de référence sur les nanotechnologies. 

3.

Tel un tyran, le verdict des experts régnait sans partage sur l’esprit de Curstin. Et le temps, complice de ce despotisme, avait ralenti sa course, dilatant les journées jusqu’à les rendre interminables.
Malgré le froid hivernal, il pratiquait beaucoup la marche à pied, une activité qui lui faisait du bien. Qui l’aidait à calmer ses doutes et ses craintes. Tantôt il errait dans la ville, pour y visiter des endroits de New York qu’il ne connaissait pas, tantôt il partait en périphérie, plus ou moins loin, se perdre dans des bois et des forêts dominant de magnifiques lacs.
Un matin, alors qu’il était encore dans son lit, quelqu’un sonna à son domicile. Qui peut bien me déranger à une heure pareille ?
Il posa ses deux pieds à terre, érigea son corps frêle et attrapa sa robe de chambre. Parvenu en bas des escaliers, il traversa le salon en traînant des pieds. L’horloge en acajou indiquait 10h45. Déjà ? … J’aurais pas cru qu’il soit si tard.
Derrière la porte semi-vitrée en aluminium, apparut son meilleur ami.
– Brouhhh ! Il fait un froid de canard dehors, indiqua-t-il. Et en plus il pleut !
– Rentre, je vais faire du café.
Stuart avait une voix lourde, en phase avec sa corpulence. Ses cheveux châtains, timidement bouclés, surplombaient un visage potelé, aux traits avenants.
– Cinq jours sans te voir, ça commençait à me manquer … Alors, ces vacances ?
– Crois moi, ça ne ressemble en rien à des vacances. Mon système nerveux est en ébullition. Prêt à imploser.
Les deux hommes discutèrent pendant une heure, puis Stuart proposa, après avoir jeté un coup d’œil à sa montre :
– C’est bientôt midi. Je vais aller manger à l’institut, cet après-midi j’ai pas mal de boulot. Tu viens me tenir compagnie, histoire de ne pas oublier le chemin de ton lieu de travail ?
– Merci, mais je préfère rester seul.
– Comme tu voudras. N’oublie pas de me tenir au courant dès que tu as du nouveau.
– Évidemment. Allez, bon appétit et bonne fin de journée.
En regagnant le salon, John se rendit compte que Stuart avait oublié son paquet de cigarettes sur la table ronde en merisier. Il va vite s’en rendre compte et venir récupérer sa came en urgence.
Avec un simple ordre vocal, Curstin alluma le grand écran plasma 108 pouces sur une des chaînes nationales diffusant des informations en permanence. Le présentateur parlait de la visite du président des États-Unis à Pékin, une visite délicate où les négociations promettaient d’être farouches, car le chef de la République Populaire de Chine, fort de la suprématie économique de son pays, imposerait à n’en pas douter ses conditions à son homologue américain.
La sonnerie de la porte d’entrée se fit de nouveau entendre.
John prit le paquet de cigarettes posé sur la table du salon et le cacha sous un fauteuil dans l’intention de faire une petite blague à Stuart et, qui sait, provoquer peut-être le déclic qu’il lui manquait pour arrêter de fumer. Ça ne coûte rien d’essayer encore une fois.
Mais de l’autre côté du seuil, John se trouva face à un inconnu. Il balaya des yeux le corps de ce visiteur anonyme et reconnut tout de suite la tenue qu’il portait.
– Bonjour ! John Curstin ?
– C’est moi-même.
– J’ai un courrier à vous remettre de la part de la CCRS. J’aurais juste besoin d’une signature ici…
Curstin prit le stylo que l’homme lui tendait en jetant par curiosité un œil sur son menton pour voir si, sous sa barbe de quelques jours, ne se dissimulait pas une cicatrice. Mais aucune balafre ne lui barrait le menton.
La signature requise obtenue, le coursier remit l’enveloppe à son destinataire et s’en alla, en lui souhaitant une agréable journée d’une voix mélodieuse. Ah, lui au moins il est sympathique et souriant ! nota John. Il repensa alors au type qui l’avait percuté, lequel avait eu un comportement radicalement différent. Mais très vite, la gravité de l’instant le replongea dans un tourbillon d’angoisse. Pourquoi a-t-il employé le mot « agréable » ? s’inquiéta-t-il. Est-ce par pure politesse ? … Et s’il connaissait le contenu des courriers qu’il distribue ? Dans ce cas, il aurait dit ça pour me féliciter ? … Et si c’était plutôt pour me réconforter ?…
Toutes ces questions inutiles avaient un but évident : retarder la connaissance du verdict. Car tant que John n’était pas fixé, il pouvait éloigner de son esprit une éventuelle réponse négative, qui saperait terriblement son moral.
Quelques minutes furent nécessaires pour qu’il sorte de ce labyrinthe interrogatif. Prenant son courage à deux mains, il se décida à ouvrir l’enveloppe.
Je vais le faire d’un coup sec, comme quand on doit retirer un pansement.
 

4.

« Conformément au règlement défini dans la Charte Mondiale de la Recherche Scientifique, une commission d’experts américains, immatriculée 3691KFJ, a été missionnée pour étudier le dossier numéro 221163, intitulé « Nanopolice : la police scientifique de demain ».
Attendu le contenu du rapport qui a été remis entre les mains de la commission 3691KFJ, attendu l’extrapolation échafaudée par les experts et l’analyse prévisionnelle qui en découle, attendu… »
Il restait encore une pleine page de phrases protocolaires. Impatient de connaître la chute, John pointa directement son regard vers le bas de la page, où il put lire :
« … Par conséquent, sur la base de toutes les informations citées ci-dessus et en vertu des pouvoirs qui lui ont été conférés, la commission 3691KFJ a posé un avis favorable concernant l’aspect théorique du dossier numéro 221163. Cette validation donne accès à l’étape d’expérimentation. Cela signifie que le projet doit être à présent soumis à des essais pratiques destinés à vérifier l’efficacité des techniques et des méthodes préconisées par la nanopolice, et ce, dans la limite des restrictions exposées ci-dessous, définies de manière à ne pas entraver l’exercice des pratiques policières et médico-légales actuelles.
En fonction des résultats obtenus sur le terrain, la commission numéro 3691KFJ se réunira à nouveau, dès qu’elle jugera le moment opportun, pour prononcer son avis définitif… »
La première étape, celle qui concernait les approches juridique et éthique, était franchie. La plus délicate aux yeux de John. Désormais, il ne restait plus que les tests pratiques qui représentaient un obstacle moins difficile à gravir, contrairement à certains dossiers basés sur des médicaments ou des matériaux susceptibles de porter atteinte à la santé, pour lesquels de multiples tests sur cobayes étaient nécessaires, s’étendant bien souvent sur de longues durées d’observation. Le destin de la nanopolice n’est plus entre les mains des experts, mais entre celles de nos instruments, se réjouit Curstin.
Il prit le temps de lire la lettre en entier. Elle stipulait qu’au cours de cette période d’essai, il aurait à résoudre des affaires criminelles en faisant équipe avec un membre de la police scientifique du FBI. Un équipier dont la première tâche serait d’accompagner John sur le terrain et, si nécessaire, de le conseiller sur les investigations à mener, ainsi que sur l’aspect législatif d’une enquête policière. Ensuite, une fois les analyses de John bouclées, le coéquipier, aidé par d’autres collègues, passerait du rôle de conseiller à celui d’acteur principal, en menant ses propres recherches avec les moyens d’investigation en vigueur. En cas de conclusions divergentes, les techniques contemporaines, prises comme référence, seraient bien évidemment privilégiées. Seuls des aveux seraient susceptibles de faire pencher la balance en faveur de la nanopolice. Et en cas d’impuissance des méthodes contemporaines, les résultats de la nanopolice ne seraient pas, là non plus, validés sans aveux. L’affaire serait déclarée non résolue.
Curstin se saisit de son smartphone pour partager sa joie avec ses parents, puis ses amis. Tous ses amis, dispersés aux quatre coins de la planète.
Au beau milieu de l’après-midi, alors qu’il était en train de rédiger un mail, son téléphone portable joua la mélodie caractéristique d’un numéro non enregistré dans son répertoire. Intrigué, il accepta la connexion et un visage féminin apparut à l’écran. Un visage qu’il trouva bizarrement à son goût, alors que pourtant il n’aimait ni les femmes aux cheveux courts ni les rousses. Je ne connais pas cette personne, ce doit être une erreur.
Sans savoir pourquoi, il se surprit à engager la conversation en improvisant la phrase suivante :
– Allô, c’est sûrement le hasard qui vous a conduit jusqu’à moi.
S’ensuivit un compliment. Le genre de compliment qui n’était plus sorti de sa bouche depuis bien longtemps :
– Avant d’entrer dans les banalités d’usage, je tiens à vous dire que je suis enchanté de faire la connaissance d’une femme aussi ravissante que vous…
Un silence qui lui parut durer une éternité fit écho à ses paroles. Après quelques secondes de flottement, l’inconnue enchaîna, faisant comme si elle n’avait rien entendu :
– Agent Parker, de la police scientifique du FBI. J’ai reçu pour mission de te seconder dans les enquêtes que tu auras à résoudre. On commence au plus tôt. Tiens-toi prêt : dès qu’une affaire criminelle se présente, je t’appelle et on file sur le terrain.
Petite douche froide pour John. Stoppé net dans son élan, il eut la désagréable impression d’avoir été mal inspiré.
– Aucun problème, je serai sur le qui-vive. Au fait, moi c’est John. Et vous ?
Le visage de son interlocutrice disparut et le silence s’installa. Sa future équipière avait déjà raccroché.
Qu’est-ce qui m’a pris de sortir ce compliment ? se demanda John en retournant auprès de son ordinateur. C’était d’un ringard !
Il n’arrivait pas à s’expliquer cet élan séducteur dont il n’était pas du tout coutumier. Cela faisait maintenant plus de six ans qu’il avait décidé, suite à une rupture sentimentale très difficile à surmonter, de consacrer son temps et son énergie à son travail plutôt qu’à la recherche de l’âme sœur, s’enfermant dans un célibat qu’il n’avait nulle envie de rompre. Son acharnement au travail avait fini par asphyxier tout désir sentimental.
Curstin continua de propager la bonne nouvelle aux membres de sa toile relationnelle jusqu’en début de soirée, puis il fila à la douche car Stuart avait réservé pour la soirée une table dans un restaurant très réputé de la ville. A la différence de John, Stuart était marié et avait deux enfants, mais ce soir il laissait sa petite famille de côté pour fêter la réussite de son meilleur ami.
 
*
 
Il était près de 21h lorsque John arriva à l’INN. Le vent s’était levé, chassant peu à peu les nuages.
– Monsieur Curstin, qu’est-ce que vous faites ici ? s’étonna le gardien posté à l’entrée. Vous n’êtes pas en train de faire la fête ?
– Rassurez-vous, je viens juste chercher Stuart et on va au resto.
– Je vous ouvre. Et bonne soirée alors !
Décidément, les nouvelles vont vite, songea John.
Dans le parking réservé au département Térahertz[1], il n’y avait qu’une seule voiture, celle de Stuart. A cette heure-ci, la quasi-totalité des chercheurs avaient regagné leurs pénates. Les bâtiments étaient noyés dans les ténèbres. Par souci d’économie d’énergie, tous les systèmes d’éclairage étaient équipés de capteurs déclenchant automatiquement leur extinction en cas d’absence humaine prolongée. Cette mesure, étendue à tous les pays, entrait dans le cadre du plan mondial intitulé « Protection de la Planète », devenu depuis quelques années la priorité numéro « un » de tout gouvernement.
John gara son véhicule près de l’entrée du bâtiment Térahertz. Tandis qu’il s’éloignait de sa Buick Allure, il entendit un bruit, derrière lui.
Une présence.
Quelqu’un en mouvement.
Qui se rapprochait de lui.
Il se retourna et fut soulagé de voir un robot-vigile.
Le concept de déléguer la surveillance à des automates s’était progressivement répandu, aussi bien dans les entreprises et les commerces privés que dans les administrations publiques nécessitant une surveillance sérieuse. Toutefois, très peu d’endroits disposaient de robots haut de gamme capables, outre de procéder aux détections classiques d’anomalies et de substances dangereuses, de neutraliser un intrus humain. Seuls la Maison-Blanche, le Pentagone, les quartiers généraux de la NSA et de la CIA bénéficiaient de ces robots dernière génération, sans oublier le plus prestigieux foyer scientifique national : l’INN. Une faveur légitime puisque l’INN renfermait de précieuses données scientifiques, certaines étant classées « top secret ».
Après vérification de l’identité de John en examinant l’iris de son œil, le robot le gratifia d’un « Bonsoir monsieur Curstin » et poursuivit sa ronde.
Nouvelle mesure biométrique pour pénétrer dans le sas, mais cette fois à partir de la rétine de John.
Dans l’enceinte du bâtiment, un agent de sécurité était installé dans une salle peuplée d’écrans de contrôle. Lui aussi ne manqua pas de congratuler John.
Curstin arriva devant le bureau de son ami, qui n’était autre que le directeur du département Térahertz. Porte entrouverte. Stuart était en train de réfléchir, la tête inclinée vers l’avant et les mains posées sur le crâne. Quand il aperçut John, les traits de son visage se radoucirent :
Ah, voilà le héros de la journée ! Bon, fini la torture cérébrale : on va aller se détendre ! se réjouit-il.
Il se leva et fouilla les poches de son manteau.
– Par contre, on va passer vite fait dans la salle de repos. Tout à l’heure, j’ai pris une pause-café et j’ai dû y oublier le paquet de cigarettes que j’ai été obligé d’acheter après le repas, pour remplacer celui que j’ai égaré chez toi.
– Mince, j’ai oublié de te le rapporter.
– Pas grave.
Les deux hommes se dirigèrent vers la salle réservée aux moments de détente. Tout à coup, Stuart se tapa sur le front :
– Oups, mais où ai-je la tête aujourd’hui ? J’ai oublié mon portefeuille sur mon bureau. Je reviens.
– T’es dans la lune ou quoi ? C’est bon, je paierai pour toi. Ce soir, c’est moi qui régale.
– Ah non, c’est moi qui t’invite ! J’y mets un point d’honneur.
– Comme tu voudras. Tu as réservé pour quelle heure déjà ?
– 21h30.
John consulta sa montre.
– On risque d’être juste. Va récupérer ton portefeuille, je m’occupe de tes cigarettes, histoire de gagner du temps.
– Bonne initiative.
Curstin atteignit l’extrémité du couloir, bifurqua dans un autre. L’éclairage, timide, y était assuré uniquement par des veilleuses, disposées tous les dix mètres. John venait d’en passer une et distingua, à proximité de la suivante, la porte de la salle de repos. L’une des seules pièces libres d’accès.
Soudain, toutes les lumières du couloir s’évanouirent.
Les pupilles de John eurent beau se dilater à l’extrême, il n’y voyait plus rien.
Le noir complet.
Il s’efforça de calmer ses nerfs qui commençaient à s’agiter dangereusement. Depuis l’âge de six ans, il détestait l’obscurité. La faute à une partie de cache-cache qui avait mal tourné, durant laquelle une énorme araignée s’était posée sur son visage alors qu’il s’était réfugié dans le grenier de ses grands-parents. Cet épisode traumatisant avait gravé au fer rouge la peur des ténèbres dans son esprit. 
Un mauvais pressentiment traversa ses pensées.
Il avait du mal à croire que les veilleuses aient pu s’éteindre toutes en même temps. A moins qu’il n’y ait eu une panne de secteur, mais dans ce cas les lampes de secours auraient pris le relais, comme l’exige la procédure de sécurité. Pourquoi aucune lampe de secours ne s’était allumée ? C’est pas normal.
A l’évidence, quelque chose clochait.
Ayant oublié son téléphone mobile dans la voiture, John n’avait pas de source de lumière sur lui. Il se rapprocha du mur, et se mit à le longer. Lentement mais sûrement.
Un des gardiens va venir voir ce qui se passe, se disait-il pour ne pas paniquer.
A tâtons, il passa une porte de laboratoire, deux, trois, et parvint finalement jusqu’à celle de la salle de repos. Fermée. C’est étrange, d’habitude elle reste toujours ouverte.
Il chercha la carte magnétique permettant d’ouvrir cette porte dans la poche de son pantalon et l’inséra dans le lecteur.
La serrure se débloqua.
De l’autre côté de l’encadrement, pas un brin de luminosité non plus.
Et toujours pas de vigile à l’horizon.
Il prononça le mot « lumière ». Rien. Aucun changement. Le système de reconnaissance vocale était-il lui aussi hors service ou bien était-ce l’éclairage de la salle ?
Un seul moyen de le savoir : trouver l’interrupteur électrique.
Dans sa quête, John buta sur quelque chose de dur qui manqua de le faire tomber, mais il retrouva son équilibre in extremis, en s’appuyant contre le mur.
Une douleur s’empara alors de son tibia gauche, et il lâcha un petit cri plaintif.
C’est quoi cet objet ? s’interrogea-t-il.
En temps normal, il n’y avait rien à cet endroit. Que du vide.
Pour le savoir, John repartit à l’assaut de l’interrupteur.
Après quelques tâtonnements supplémentaires, ses doigts le sentirent enfin.
Et la lumière fut.

5.

Le ciel de New York était orné d’une vaste parure de diamants épars.
A une trentaine de kilomètres de l’INN, enfoncé dans son fauteuil club en cuir de mouton, Anthony Berton somnolait devant l’écran de télévision. Son épouse se trouvait à l’étage, devant un établi de peinture installé dans une pièce remplie de tableaux, de pots, de pinceaux, de torchons imbibés de tâches multicolores… Une salle où elle passait le plus clair de son temps libre, pour s’adonner à sa passion. Leur bébé, fruit de leur amour, dormait à poings fermés, dans la chambre d’à côté.
Dehors, vêtu d’une combinaison noire, un homme encagoulé s’approchait de leur maison en se fondant dans la nuit.
Le muret en pierre reconstituée.
Les rosiers.
La pelouse, légèrement humide.
L’allée de gravillons blancs.
La véranda, fermée.
Avec une tournette à ventouses, le visiteur nocturne fit une découpe circulaire dans le verre, puis plongea son bras dans le trou formé pour déverrouiller la serrure.
Direction le salon.
Il emprunta un étroit couloir dont le sol était recouvert de caralium[2] turquoise, jusqu’à une embrasure de porte qu’il franchit sans se poser de questions, car il savait que sa cible serait assise et qu’elle lui tournerait le dos.
Il pénétra dans le salon, avançant à pas feutrés.
Plus que quelques mètres…
Anthony sortit brusquement de sa torpeur, dans un sursaut incontrôlé. Ses paupières se soulevèrent, exposant ses rétines à la lumière agressive de l’ampoule basse consommation suspendue au plafond.
Quelqu’un venait de plaquer une main gantée sur sa bouche pour la recouvrir. L’empêcher d’émettre le moindre son.
Il sentit le contact d’un objet, contre sa tempe droite. Un objet dur. Et froid… le canon d’une arme à feu !
Son pouls battait farouchement dans sa gorge.
Il déglutit pour humidifier les parois de son larynx, puis remplit lentement ses poumons, jusqu’à saturation.
Jusqu’à ce que l’air ne puisse plus rentrer.
Alors, il se mit à expirer par petites saccades, tandis qu’un flot de mots s’écoula dans son conduit auditif, résonnant dans les canaux de son oreille interne comme une salve de coups de canon :
– N’aie pas peur, je ne te veux aucun mal.
Des mots prononcés par une voix qui semblait venir d’outre-tombe.
L’homme encagoulé sortit d’une poche intérieure de sa veste une enveloppe, qu’il déposa sur la cuisse d’Anthony. Puis, il fit coulisser le talon de sa chaussure droite pour en sortir une seconde enveloppe, plus petite, qu’il posa sur la première.
– J’ai juste ces deux enveloppes à te remettre. Lis-les attentivement. C’est sérieux. Très sérieux…
La pression du canon s’intensifia sur la chair d’Anthony.
– Petite précision, tu ne dois surtout pas en parler à la police. Tu as une belle petite famille, ce serait dommage qu’il leur arrive un fâcheux accident. On est bien d’accord ?
Berton hocha docilement la tête.
– Maintenant, je vais m’en aller. Ne te retourne pas avant que j’ai quitté la pièce…
Puis, plus rien.
Plus de pression sur la bouche d’Anthony, sur sa tempe.
Ni de mots glissés à l’oreille.
Juste le murmure berceur de la télévision.
Fixant des yeux les deux mystérieuses enveloppes posées sur sa cuisse, Anthony ne bougea pas d’un pouce pendant une bonne minute, osant à peine respirer.
*
 
Face à John, près d’une vingtaine d’hommes, serrés comme des sardines, crièrent en chœur :
« FELICITATIONS ! …
POUR JOHN : HIP, HIP, HIP : HOURRA ! »
Il y avait là tous les membres du département « police scientifique ».
– Tu t’y attendais ou pas ? demanda Clark, l’un de ses proches collaborateurs.
– Pas du tout, l’effet de surprise est réussi. Vous m’avez filé une de ces frousses !
– Un discours ! lança Michael, membre de la section « analyse sudorale ».
Sa demande fut aussitôt reprise en chœur par tous les chercheurs présents dans la salle.
 Afin de remercier ses collègues de boulot et saluer leur précieuse contribution, le héros du jour s’éclaircit la voix et déclara, une fois le calme revenu :
– Tout d’abord, merci à tous d’être présents… Aujourd’hui est un grand jour ! … Oui, aujourd’hui notre dur labeur a été récompensé. Ce soir, donc, je suis fier…
L’assistance était suspendue à ses lèvres.
– Oui, ce soir je suis fier, mais pas de moi. Je suis fier de vous. Vous tous, ici présents. Car la réussite qui nous tend les bras aujourd’hui est le fruit de votre travail à tous !
Des applaudissements éclatèrent, accompagnés de hurlements déchaînés, de sifflements et autres agitations de toutes sortes. Pour tous, c’était le moment d’exprimer la satisfaction qui les envahissait et qu’ils avaient bien méritée.
Après avoir laissé ses collaborateurs extérioriser leur joie, John tint à les mettre en garde :
– Mais ne crions pas victoire trop vite. La nanopolice n’a posé qu’un pied dans la société, il reste encore une dernière étape à réussir pour qu’elle fasse partie du décor sociétal de demain.
Il leva son index vers le plafond.
– Et ce dernier obstacle ne sera peut-être pas aussi facile à franchir qu’il n’y paraît. Même si les instruments que nous avons mis au point ont été testés durant de nombreux mois sans montrer aucune défaillance, leur mise en pratique réelle pourra être sujette à des incertitudes répondant à la dure loi du hasard qui est, par nature, imprévisible…
Il marqua une courte pause.
– Bon, je vais m’arrêter là car je ne voudrais pas gâcher ce si beau moment. Dans l’immédiat, je vous invite à vous amuser !
L’apéritif organisé dans les locaux de l’institut était destiné à amorcer les festivités, en appâtant les estomacs et en injectant dans le sang des chercheurs une première dose d’alcool. Après, toute l’équipe se rendit dans un restaurant situé en plein cœur de Manhattan. Et pour prolonger cette soirée festive, le groupe de scientifiques effectua une virée en discothèque, où ils enflammèrent la piste de danse jusqu’au bout de la nuit.
*
 
06h13. Dents brossées et pyjama endossé, Curstin se coula dans son cocon nocturne, les paupières agonisantes. C’est alors que le téléphone mural de sa chambre se mit à glapir. C’est sûrement Stuart qui ne peut pas résister à l’envie de me raconter une dernière histoire drôle. Celui-là, quand il est bourré, il ne s’arrête plus…
John était si bien emmitouflé dans sa couette écologique en fibres de bambou qu’il décida de ne pas bouger.
Cinq sonneries, le répondeur s’enclencha. Mais à la place de la grosse voix de Stuart, ce fut une voix féminine qui sortit de l’appareil, plus fluette mais pas plus sympathique pour autant :
– Qu’est-ce que tu fous, bordel ! Ton portable est sur répondeur et ton fixe aussi : c’est ça que t’appelles être sur le qui-vive ? Bon, c’est l’agent du FBI avec qui tu dois bosser à l’appareil. On vient de me signaler qu’un meurtre a été commis dans le quartier d’Astoria…
Curstin bondit hors de son lit pour répondre :
– Allô ?
– Ah, c’est pas trop tôt !
– Euh… désolé, je dormais. Et je viens de me rendre compte que la batterie de mon portable est vide, mentit John pour tenter de sauver sa crédibilité professionnelle.
– Rendez-vous au 41 de la 29ème avenue, dans le quartier d’Astoria.
– Vous êtes sur les lieux ?
Plus personne au bout du fil, son équipière avait déjà raccroché.

6.

Derrière les montagnes, une lueur rougeâtre qui semblait remonter des entrailles de la Terre se hissait au-dessus de la ligne d’horizon pour réveiller le ciel. Curstin était dans de beaux draps, précisément parce qu’il n’avait pas eu le temps de côtoyer ceux de son lit. Ses yeux luttaient pour rester ouverts et sa lucidité était loin d’être à son apogée. Pour couronner le tout, il n’était pas très présentable.
L’envie d’aller faire un brin de toilette le démangeait, mais il savait bien que c’était impossible. Il devait se dépêcher. Le temps pressait. En effet, selon l’une des règles de base régissant la nanopolice, plus le temps passe et plus les chances de recueillir des indices diminuent.
Il quitta donc son domicile sans passer par la salle de bains, pour plonger illico dans sa voiture. Heureusement qu’il n’avait pas bu une seule goutte d’alcool pendant la soirée de la veille, fidèle à son habitude, sinon il n’aurait pas pu prendre le volant. Obligé d’appeler un taxi, il aurait alors perdu un temps précieux
Tout en conduisant, il se demandait comment allait se passer cette collaboration mixte. Cela faisait longtemps qu’il n’avait plus côtoyé de femmes, même dans le cadre de son travail. Le hasard avait en effet voulu que la parité homme/femme, que l’on trouve généralement dans la plupart des laboratoires de recherche, ne soit pas respectée dans le sien, qui ne comptait que des hommes. Une situation qui lui convenait parfaitement, étant donné qu’il avait tiré un trait sur sa vie sentimentale.
Il posa son regard sur le rétroviseur intérieur. Oulah, c’est pas très glamour tout ça !
Il se nettoya le fond des yeux et tenta de mettre un peu d’ordre dans sa tignasse noir de jais. Après avoir vérifié son haleine, il chercha la boîte de bonbons à la menthe qu’il pensait enfouie dans la boîte à gants. Il ne trouva que des pastilles pour maux de gorge, mais vu qu’il n’avait que ça sous la main… C’est juste par courtoisie. Ça va être une relation strictement professionnelle.  
 
*
 
Anthony Berton n’avait pas non plus fermé l’œil de la nuit, mais à cause d’une toute autre raison. Pour une fois, il avait entendu son épouse rejoindre le lit conjugal à 3h30, un horaire qu’il jugea extrêmement tardif. Toutefois il avait fait semblant de dormir, pour ne pas l’inquiéter. Il était resté allongé jusqu’à l’heure habituelle de son réveil, sans bouger, les yeux ouverts, perdu dans ses pensées.
Avachi sur la table de sa cuisine, il regardait par la fenêtre, songeur, le manège d’un couple de moineaux juchés sur le gros platane terne de son jardin. Il remuait des tas de scénarios dans sa tête, tous différents. Tous inquiétants.
D’habitude, à cette heure-ci, son estomac réclamait un ravitaillement substantiel.
Mais pas ce matin-là.
Une boule pesait dans son ventre, comme si quelqu’un lui avait comprimé l’estomac.
Il regardait avec hésitation son smartphone, posé à côté du courrier livré la veille par ce mystérieux commissionnaire.
D’une main crispée, il se décida à l’empoigner, l’approcha de sa bouche et prononça : « appeler Grégory »… Brusquement, il empêcha la connexion de s’établir, craignant que son téléphone ne soit placé sur écoute. Mieux valait envoyer un texto, clair et concis, pour éviter tout dérapage verbal :
« Salut Gregory, c’est juste pour te rappeler qu’aujourd’hui on a rendez-vous à 11h à la fontaine Bethesda de Central Park.
A tout à l’heure. »
Dans la foulée, il envoya le même texto à une autre de ses connaissances.
En réalité, aucun rendez-vous n’avait été fixé. C’était une ruse imaginée par Anthony.
Il ne lui restait plus qu’à espérer que les deux destinataires saisissent la subtilité de sa démarche.
 
*
 
Devant le domicile indiqué, John aperçut une voiture en stationnement. Une Ford Fiesta rouge. Vide.
Il se gara, s’arma de sa valise d’intervention, sortit de son véhicule et s’avança vers le portail de la maison. Au passage, il examina l’intérieur de la Ford, par simple curiosité. Une voix s’éleva alors derrière lui :
– On dirait que monsieur le bureaucrate est curieux !
Se retournant, Curstin aperçut sa partenaire, dans le jardin.
– La curiosité est une des qualités premières que doit détenir un bon policier, répondit-il quand il fut près d’elle, s’efforçant de produire son plus beau sourire.
Face à une telle repartie, l’agent fédéral Parker demeura sans voix. John en profita pour mieux contempler son joli minois, serti de deux émeraudes étincelantes. Forme triangulaire. Nez parfaitement symétrique. Lèvres pulpeuses.
– Salut, je m’appelle John Curstin et je suis ravi de faire votre connaissance.
– Les formules inutiles de politesse, tu me les as déjà déballées hier au téléphone, jeta-t-elle froidement. Et ton nom je le connais déjà, il est dans la paperasse que j’ai reçue.
Sa future équipière n’étant apparemment pas disposée à s’embarrasser avec le vouvoiement, Curstin décida de se mettre à son diapason.
– Moi par contre, je n’ai pas été informé du tien.
– Ce n’est pas très important.
– On va être amenés à se côtoyer pendant quelques temps, ça simplifierait les choses que je connaisse au moins ton prénom.
La jeune femme émit un souffle qui en disait long sur son envie de communiquer son prénom.
– Puisque ça a l’air de te faire plaisir, moi c’est Alicia, renseigna-t-elle sans dissimuler son agacement. Dis-moi, t’as pas l’air frais !
– Disons que j’ai eu une nuit agitée, répondit John, gêné.
– Eh ben, tu démarres fort ! … Allez le zombie : suis-moi ! On va voir si ta compétence est à la hauteur de ta curiosité.
Pour un premier contact, c’est plutôt rude, se dit Curstin tandis que son équipière se dirigeait vers le porche en pierre blanche garni de pots de fleurs. En marchant derrière elle, il détailla son anatomie. Elle est plutôt grande pour une fille… environ 1,80 m. Et sa silhouette est athlétique.
Il jeta un œil au sol. Constitué de dalles en pierre, celui-ci était trop dur pour révéler une quelconque information.
– Qui a été tué ? questionna-t-il.
– La victime s’appelait Hilary Budd, elle avait quarante-trois ans, informa Parker d’une voix dénuée d’entrain.
– Comment a-t-on appris sa mort ?
– C’est son mari, Jack, qui a téléphoné à la police. Ce matin, il est parti à son travail comme d’habitude, mais en chemin il s’est rendu compte qu’il avait oublié des papiers importants. Il est donc retourné à leur domicile et c’est à ce moment-là qu’il a vu sa femme étendue par terre, dans le salon.
– Ça a dû lui faire un sacré choc.
– D’après l’agent de police qui l’a eu au téléphone, il était anéanti. Je ne sais pas dans quel état il est au moment où on parle, vu que la procédure habituelle n’a pas été appliquée. Il n’a encore vu personne. Ni pompiers, ni médecin légiste, ni policiers. Je me suis d’ailleurs demandé s’il fallait que je déroule un tapis rouge.
John ne releva pas la moquerie assénée par son équipière.
– Qu’attendons-nous pour aller apporter un peu de compagnie et de réconfort à ce pauvre homme ? se contenta-t-il de proposer.
L’index d’Alicia appuya sur la sonnette de l’habitation.
Ce fut un homme à l’apparence dévastée qui les accueillit. Il portait un costard – certainement sa tenue de travail – mais sans cravate, qui recouvrait une chemise jaune clair toute froissée, abondamment maculée de sang, dont les boutons du haut, décrochés, laissaient entrevoir le haut de sa poitrine velue. Ses joues étaient irritées et ses yeux noyés de larmes.
Jack parut grandement soulagé d’avoir enfin de la compagnie. Les deux enquêteurs le réconfortèrent, après quoi John demanda à être conduit dans le salon. Là, il parcourut la pièce des yeux sans se déplacer, pour ne pas détruire d’éventuels indices. Composée de tableaux et d’objets artistiques divers, aux couleurs chatoyantes et gaies, la décoration contrastait avec la situation, sombre et dramatique. Le corps de la victime baignait dans une flaque de sang, et il était en piteux état, criblé de plaies causées par un couteau à la lame assez large. A première vue, il y en avait plus d’une vingtaine. Quel massacre ! On dirait bien que l’assassin s’est acharné sur cette pauvre femme, en déduisit Curstin.
Pendant ce temps, Alicia posait des questions à Jack pour mieux cerner les circonstances exactes dans lesquelles il avait retrouvé le corps de sa femme. Elle eut ainsi l’explication du sang sur sa chemise : il n’avait pas pu s’empêcher de serrer contre lui le corps inanimé de son épouse.
– On vous a volé quelque chose ?
– Rien du tout. J’ai regardé un peu partout et rien ne semble avoir disparu.
– Ce n’est donc pas pour l’argent qu’elle a été tuée… Dites-moi, les accès étaient ouverts ou fermés ?
– Avant d’aller se coucher, ma femme veillait toujours à ce que toutes les portes soient fermées, ainsi que les fenêtres. Elle était très prudente pour ce genre de choses. Et moi, je referme la porte d’entrée à clé quand je pars le matin.
– Vous avez remarqué des traces d’effraction ?
– Je n’ai pas regardé, j’ai préféré rester aux côtés d’Hilary. Tout ce que je sais, c’est que la porte d’entrée n’a pas été forcée.
Il ne fallut pas longtemps à Curstin pour établir son propre diagnostic technique de la scène de crime. Mais avant d’agir, il demanda à sa coéquipière :
– Dans un cas comme celui-là, comment œuvrerais-tu ?
– Laisse-moi te rappeler que c’est toi qui a carte blanche, conformément aux instructions de mes supérieurs. C’est donc à toi d’officier. Pour l’instant, je ne suis qu’un simple pot de fleurs. J’entrerai en action quand tu auras fini.
– Moi aussi j’ai reçu de la paperasse. Et il me semble y avoir lu que tu devais me guider si j’en avais besoin.
– Ne compte pas sur moi pour jouer à la pédagogue, ce n’est pas mon genre, se renfrogna Parker.
– Je ne te demande pas grand-chose, j’aimerais juste savoir ce qu’un policier scientifique du FBI ferait dans un tel cas.
– Décidément, mes soupçons se confirment de minute en minute : on m’a refilé un sacré boulet ! … Là, eh bien, ce n’est pas compliqué : il faut ratisser toute la maison au peigne fin. Et crois-moi, ça nécessite du temps, beaucoup d’attention et souvent un zeste de chance.
– Je connais le refrain, n’oublie pas que même si tu me considères comme un théoricien qui bosse dans un labo, je suis affilié au département de la police scientifique de l’INN.
– Alors pourquoi me poser la question ? C’est débile.
– Sauf si je veux commencer à jouer à ton petit jeu de déstabilisation…
– Tu crois vraiment que je suis en train de jouer, là ? rétorqua Parker. On est sur une scène de crime, je te rappelle. C’est du sérieux. Si tu veux faire mumuse, retourne dans ton labo.
A travers cette réponse, Curstin réalisa que son équipière était plus consciencieuse qu’il n’y paraissait. En fait, si elle est remontée contre moi, c’est certainement parce que mon apparence laisse à désirer, en conclut-il. A moi de lui montrer que je suis aussi professionnel qu’elle.
Il redressa sa colonne vertébrale, tentant de se donner une posture sérieuse, et dit :
– Ça devrait prendre une dizaine de minutes, tout au plus.
A en juger par le visage bouillonnant de Parker, la phrase de John n’eut pas l’effet escompté. Au contraire, elle semblait avoir remis de l’huile sur le feu, Alicia l’ayant visiblement pris comme une provocation :
– Ah ces bureaucrates ! Vu qu’ils n’ont aucune expérience du terrain, ils pensent que tout est facile… En attendant, je vais examiner les points d’accès de la maison.
Aucune fenêtre du salon n’était ouverte. Rien d’étonnant, en pleine saison hivernale. John sortit de sa valise quatre petits détecteurs, composés chacun d’un nombre incroyable de nanocapteurs capables d’analyser la composition chimique de l’air ambiant. Dans le jargon scientifique, ce genre de détecteur est appelé un « nez électronique » parce qu’il permet de sentir l’air, c’est-à-dire de déterminer l’ensemble des molécules chimiques gazeuses qui le composent.
Curstin positionna un détecteur à chaque coin de la pièce, à mi-hauteur entre le sol et le plafond. Puis il ferma la porte du salon, avant de mettre les détecteurs en fonctionnement.
Une dizaine de minutes plus tard, les LED vertes des quatre détecteurs s’allumèrent, ce qui signifiait que l’analyse de l’air de la pièce était terminée. John rouvrit la porte, sortit du salon et lança dans le vestibule :
– J’ai fini !
La tête d’Alicia apparut en haut de l’escalier, surgissant de derrière un mur en crépi blanc. Elle venait de terminer son inspection et n’avait décelé aucune trace d’effraction. Elle se dépêcha de descendre la volée de marches.
– Tu rigoles ?
– Non.
– C’est n’importe quoi ! Tu peux me dire ce que tu as fait ?
– J’ai récolté les substances volatiles caractéristiques des organismes humains ayant été présents dans cette pièce. Autrement dit, leurs empreintes gazeuses.
Alicia n’en revenait pas. Une expression d’inquiétude se peignit sur sa figure.
 – Monsieur récupère les odeurs de la pièce et estime que son travail est terminé ! rugit-elle. Dis-moi que c’est une blague ! En plus, avec ton odeur de putois, tu vas fausser tous les résultats !
Curstin prit quelques secondes pour préparer sa réponse.
– D’abord, mon odeur ne va rien fausser du tout, même si je conviens qu’elle est assez forte ce matin. Ensuite, sache que ce ne sont pas les odeurs que j’ai filtrées, mais les dégagements chimiques gazeux, ce qui n’est pas pareil. Sans vouloir te faire un cours de biologie, les odeurs sont ce que le nez de l’homme perçoit. Or le nez de l’homme n’est pas très performant en termes d’analyse moléculaire : il est limité, en plus d’être subjectif. En fait, les dégagements gazeux que les êtres humains tels que toi et moi émettent sont beaucoup plus complexes que les odeurs sur le plan chimique.
Curstin s’interrompit car il avait remarqué qu’Alicia était peu attentive à ses propos.
– Peut-être que tu sais déjà tout ça.
– Non et ça ne m’intéresse pas.
Face à un tel rejet, Curstin décida d’écourter ses explications et en vint directement à la conclusion :
– Le principal avantage de ces dégagements gazeux, c’est qu’ils sont propres à une personne, de la même manière que l’ADN.
Puis, comme Alicia restait silencieuse, il ajouta :
– Pour moi, tout est OK. J’ai recueilli le principal indice matériel que je pouvais tirer de cette scène de crime, ça devrait suffire à confondre l’assassin. Je suis obligé de m’arrêter là si je veux respecter les restrictions imposées par la CCRS. Maintenant, c’est à toi d’entrer en scène pour récolter tes propres indices. Tu as le champ libre.
Alicia haussa les épaules.
– Laisse-moi te dire que tes méthodes ne m’inspirent pas du tout confiance, je les trouve trop hâtives. Sur ce, j’ai du boulot qui m’attend. Du vrai boulot…
– Aucun problème. Pendant ce temps, je vais dans la cuisine avec monsieur Budd, histoire de ne pas le laisser seul.
Curstin ayant terminé, la procédure habituelle pouvait être enclenchée. Le périmètre visant à protéger la scène de crime d’une quelconque intrusion invasive fut mis en place, et un médecin légiste fut autorisé à fouler les lieux.
Aidée par deux autres techniciens en scène de crime, Alicia entama les investigations qu’elle avait l’habitude de pratiquer, armée de plusieurs appareils et d’une bonne dose de patience.
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